De Sremska Mitrociva (SRB) à Drobeta Turnu Severin (R0)

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Après deux nuits passées à Sremska Mitrovica pour écrire le récit précédent et profiter un peu de la ville, je reprends la route sans vraiment d’objectif défini, si ce n’est, celui de passer voir un ami à Belgrade. Je programme comme d’habitude, mon GPS en mode « vélo récréatif, le plus joli » sur mon application préférée (RouteYou) et je roule sans me presser. Le paysage est plat, les villages fort distants les uns des autres et je musarde, un petit vent dans le dos, sur des routes en bon état. Sans m’en rendre compte j’avance bien. Les villages se suivent et se ressemblent, ils sont plutôt sympathiques. Je suis en mode touristique. Les champs alternent entre maïs, tournesol et tabac, quelques grandes fermes de cultures maraîchères aussi, beaucoup de tomates dans les serres près des villes. 

Dans les villages les jardins privés sont cultivés de jolis potagers si bien que les petites épiceries de campagne vendent peu de légumes, chacun produisant les siens. J’ai dans l’idée de bivouaquer au coin d’un champs bien avant Belgrade et je cherche donc de quoi me préparer ma portion quotidienne de vitamines. Me voyant sortir bredouille d’un magasin, un monsieur me demande en français ce que je cherche. Il m’offre des oignons, des tomates, des poivrons et un melon de son jardin. Nous discutons un peu, pas longtemps, parce que je sens qu’il m’entraîne vers des sujets politiques. J’évite vraiment d’avoir à exprimer, sous quelque façon que ce soit, y compris non verbale involontaire, ce que je pourrais penser de la politique locale, de l’histoire ou de la religion. J’évite encore plus quand les opinions exprimées par mon interlocuteur sont à l’opposé des miennes ou des principes auxquels je souscris. C’est une de mes bases en chemin, éviter les sujets qui pourraient froisser ou dégénérer. Je reprends donc ma route en remerciant vivement pour les vivre que j’ai reçues.

Soudain, alors que rien ne le laissait prévoir, une barrière, à côtéd’elle, un soldat en arme ! Il semble assez peu se soucier de ma présence. Mais des panneaux laissent clairement comprendre qu’il est totalement inutile de tenter de passer. Camp militaire, propriété gouvernementale, passage et photos interdits. Je ne tiens pas trop à me frotter aux militaires serbes, je ne sors même pas mon téléphone pour consulter la carte, je fais demi tour jusqu’au village d’où je viens. Là je m’arrête et je fais le point. Je tente une nouvelle programmation du GPS qui veut à nouveau, par une autre voie me faire entrer dans ce fichu domaine militaire. Je note mentalement quelques repères sur la carte, j’éteins le guidage et je reprends la route en me fiant au soleil et à mon instinct. Je fais un large détour pour être sûr de ne pas me retrouver à nouveau dans la zone interdite. J’avance bien sans presque m’en rendre compte, si bien que finalement je ne suis plus qu’à quelques km de Belgrade. Je commence à ressentir la grande ville. La circulation se fait plus dense, les zones industrielles et d’habitations aussi. Je décide de rejoindre le centre où je loue un petit appartement pour deux nuits. 

Malgré une étape de plus de 100 bornes, je vais faire une longue promenade pédestre et vespérale dans la ville, le long du Danube et de la Sava. Je retrouve avec plaisir cette odeur caractéristique du fleuve les soirs d’été, une odeur que je suis incapable de décrire, mais que j’apprécie. Ça sent le Danube ! Par contre la ville est bruyante, assourdissante, beaucoup de bars-boites diffusent leur musique à de niveau proche de la douleur, c’est terrible ! Belgrade est aussi grouillante de flics en uniformes noirs, ça me séduit assez peu et fini de m’achever. Heureusement le lendemain grasse matinée, je n’ai rien de prévu ! Le soir, j’ai rendez vous avec Frédéric, l’ami d’un ami, qui travaille ici dans le cadre de la « coopération au développement » des pays candidats de l’Union Européenne. Nous passons une excellente soirée à refaire le monde et à confronter ce que je qualifierais de « nos humanismes pragmatiques ». Finalement une vision assez proche de beaucoup de choses malgré des parcours extrêmement différents, trempés par des voies diverses à la soupe de la réalité du terrain. Vraiment un bon, moment qui me fait du bien. Nous nous promenons dans le centre de Belgrade, je suis effaré de voir en vente libre des uniformes militaires à la gloire de l’armée Serbe. Je raconte à Fred que j’ai vu vendre des t-shirts à l’effigie de quelques puants nationalistes condamnés ou non par le tribunal international de La Haye. Il me dit que ce n’est que la partie immergée de l’histoire, dans les grands centres commerciaux de la capitale, les armes de guerre sont en vente libre. On trouve vraiment de tout, légalement, ou pas. Décidément le Serbie me met un peu mal à l’aise… 

Je quitte Belgrade, j’ai envie de sortir du pays, je n’accroche pas, le nationalisme ambiant m’empêche de profiter vraiment. Je prends la route par l’Eurovélo 6 qui longe le Danube puis par des routes de campagne aux interminables lignes droites. Dans un gros village, je vais au magasin faire le plein de quelques vivres, une jeune Rom portant son enfant dans les bras, entre en même temps que moi. Je vois dans la boutique les gens qui l’évitent et font des détours pour ne pas la croiser. Je vois une des employées de la caisse quitter son poste pour la surveiller. La jeune fille me semble d’une pauvreté extrême, elle est venu avec quelques dinars acheter des produits de première nécessité pour son enfant. A la caisse, je suis juste derrière elle, et malgré que je ne parle aucun mot de serbe, je fais comprendre à la caissière que je vais payer les deux boites de lait. Elle comprend très bien mon intention, mais me fusille du regard, manifestement ce que je m’apprête à faire, aider de mes petits moyens une jeune Rom, ça ne se fait pas. La caissière refuse que je paie les quelques centimes que la jeune fille à dépensé. La jeune fille ne comprend pas, j’ai même l’impression que l’idée qu’on puisse vouloir l’aider ne lui effleure pas l’esprit, elle est tellement victime de racisme et de rejets au quotidien que mon attitude aurait plutôt tendance à l’inquiéter. Devant le refus de la caissière et le stress de la jeune fille, je fini par laisser tomber.

Je passe la soirée près de la frontière, on m’invite à boire un verre. Est-ce moi qui les attire ? Mais revoilà, encore des discours nationalistes. Chaque fois que la langue ne fait pas barrière parce que mon interlocuteur parle soit un peu français, soit anglais, le conversation dévie. Au travers de l’ensemble de ces bouts de conversations évitées, je ressens, qu’autrement qu’en Bosnie, l’histoire récente a aussi laissé un traumatisme dans le pays, même chez les plus jeunes qui ne l’ont pas directement vécue. J’ai souvent l’impression que l’on cherche à me convaincre que l’image internationale de la Serbie criminelle n’est pas vraie. Que l’on cherche à tout prix à me faire aimer le pays. Comme si la jeune Serbie voulait se redorer le blason en minimisant les événements parfois jusqu’à les nier, le courant révisionniste serbe monte en puissance. En glorifiant quelque personnages fort peu recommandables à mes yeux. Ça n’est pas gagné, j’ai l’impression que les serbes essaient de faire aimer leur pays à tout prix, qu’ils souffrent de la réputation internationale de méchants qu’on leur a fait suite aux crimes de guerres commis et reconnus. Mais il s’y prennent par la voie qui, avec moi, n’a que peu de chances de mener à la réussite de l’entreprise. Jamais je n’ai entendu le moindre regret du passé, c’est plutôt la négation ou la minimisation qui prime. Même les plus jeunes sont fiers d’avoir eu Slobodan Milošević comme président, lui au moins respectait la grandeur de la Serbie me dit-on. Il me reste 14 km pour arriver en Roumanie, je commence à me faire impatient. 

Il pleut, mes sacoches réparées comme j’ai pu avec des collants ne tiennent pas le coup, à quelques km de la frontière, un rayon de ma roue avant se casse. Pas le top, j’envisage de prendre le train pour Timisoara et mettre tout ça en ordre. Il y a un train, juste de l’autre côté de la frontière, dans un peu plus de deux heures, je peux même trainer en route. J’arrive au poste de douane, vous savez que j’adore ça, les douanes. L’officier serbe est totalement antipathique, comme une dernière invitation à quitter le pays. Il veut tout savoir d’un air inquisiteur, agressif et suspicieux. D’où je viens, où je vais, ce que chacun de mes sacs contient. Il veut aussi savoir où j’ai dormi chacune des nuits que j’ai passées en Serbie. J’apprendrai plus tard sur un groupe FB que dormir en dehors des structures « officielles » est soumis à l’obligation de se déclarer au poste de Police le plus proche. Le douanier se satisfait de ma réponse quand je lui dit que j’ai dormi dans des lieux réservés avec « Booking ». Ouf, je passe. 100 mètres plus loins changement radical d’ambiance, le douanier est souriant, sourire décuplé quand je m’adresse à lui dans sa langue. Il veut aussi savoir d’où je viens et où je vais mais je le sens nettement moins dans le contrôle et plus dans l’intérêt humain. Ce qui se confirme quand il me parle de son propre vélo. Ouf je suis en Roumanie, direction la gare. 

Je vérifie l’itinéraire et l’heure du train tant que j’ai encore un peu de réseau avec ma carte SIM serbe, je n’ai évidement pas encore accès au réseau roumain. Départ du train dans 20 minutes, la gare est dans 5 km, j’ai oublié de tenir compte du changement d’heure à la frontière. Je me dépêche, espérant que la roue au rayon cassé tienne le coup. J’arrive à la station, une gare du bout du monde, pas de guichet, pas de distributeur, impossible de payer par carte ni de tirer le moindre Leu. Je demande des informations à une dame qui attend sur ce qui ressemble vaguement à un quai. Elle veut m’aider et payer mon billet, mais je refuse, je préfère d’abord tenter une négociation avec le contrôleur. Dans mon mauvais roumain dont le vocabulaire lointain n’est pas encore revenu en surface de ma mémoire, j’explique que je viens d’arriver en Roumanie, que je n’ai pas d’argent local et que j’ai des soucis avec mon vélo. J’explique que j’aimerais aller à Timisoara. Le contrôleur, m’invite à monter dans le train, il m’aide à embarquer Grimp’tout et le remorque. La ligne n’est desservie que par un autorail par jour qui se fraye cahin-caha, très très cahin et très très caha, un passage entre les arbustes qui tendent d’envahir la voie unique et en piteux état. La vitesse n’est pas supérieur à celle d’un cycliste, mais j’échappe à la pluie et au risque de casser d’autres rayons. J’adore les vieux trains roumains dont l’exploitation commerciale, complètement non rentable, aurait été supprimée chez nous depuis longtemps. Je m’attends éventuellement à ce qu’à l’arrivée le contrôleur m’accompagne à un distributeur pour que je puisse, plus ou moins officiellement, lui régler la facture. Rien de tout ça, il m’aide à débarquer Grimp’tout et à fixer mes sacoches, puis il me souhaite santé et bonne route. « Sanatate și Drum bun ! »

Je passe quelques jours à Timisoara, le temps de réparer ma roue, de trouver au moins deux sacoches de remplacement, le temps que la pluie s’en aille. Celui de récupérer un peu aussi, je me sens fatigué, les longues étapes, les dénivelés, la chaleur étouffante, les efforts quotidiens, tout ça a bien pompé l’énergie de mon organisme. Et la fatigue, s’ajoute à la pluie et à quelques jours de sédentarité pour me plomber un peu le moral malgré le plaisir de retrouver la Roumanie et sa cuisine que j’adore. Dès que je ne fais rien, les doutes s’installent à nouveau dans mon esprit. L’automne et l’hiver qui arrivent s’ajoutant parmi les prétextes à stresser. Objectivement tout va plutôt bien, mais parfois ça me reprend, alors je ne me repose pas assez, je m’active. Je ne récupère pas vraiment. Le dernier soir, je rencontre trois jeunes routards français avec qui je passe un bout de soirée à refaire le monde. Deux d’entre eux vont se coucher, Jeanne et moi prolongeons la discussion en attaquant frontalement un bouteille de cognac un peu sucré. Elle défini son état d’esprit et de voyage comme une « Errance Initiatique » des mots qui me parlent et rejoignent assez bien la « philosophie » Cyclopathe Brownienne. 

Le Cognac n’a pas aidé à la récupération, je repars fatigué de Timisoara, autant que j’y étais arrivé. Après à peine 33 bornes je me pose dans une petite pension et je tente d’aller m’endormir tôt après un peu de tourisme urbain. J’ai finalement décidé de passer par le Danube et les Portes de Fer, la seule région de la Roumanie dans laquelle je ne sois encore jamais passé. Il me reste un petit passage un peu montagneux avant le d’y arriver. L’extrémité sud du croissant des Carpates. 

Le soir, je peine toujours un peu à trouver mon bivouac. Non pas que les lieux propices manquent mais que je leur trouve à tous un défaut, et rares sont les endroits où je me sens suffisamment en sécurité pour planter ma tente, la fatigue de fin de journée n’aide pas évidement. Objectivement, rationnellement, c’est un peu absurde, parce qu’en général quand je le fais, quand j’ose, ça se passe plutôt bien et j’aime ça. Mais ces peurs sont tout sauf rationnelles, j’ai du mal à lâcher prise au milieu de rien. Je me suis caché avec ma tente derrière un buisson à l’abris de la piste sur laquelle doit passer au maximum une voiture toutes les heures pendant la soirée. Les bruits de la nature ne me font vraiment pas peur, plutôt au contraire, par contre le moindre véhicule qui passe me réveille et je peine à me rendormir. Je passe une nuit troublée de rêves agités. Puis quand je me lève le matin en pleine campagne, je me demande objectivement de quoi j’ai bien pu stresser. Et je suis toujours bien fatigué. 

Après deux nuits vraiment récupératrices à Oravița, je roule vers la montagne et le dernier col avant le Danube. La route s’élève doucement traversant des petits villages de plus en plus reculés. En témoigne, entre autre, l’achalendement des magasins dans lesquels on trouve de moins en moins de choix. Tous sont pourtant équipés de grandes et parfois nombreuses armoires frigorifiques estampillées aux noms de quelques brasseries ou de sodas internationaux, mais les frigos sont rarement branchés. Le plus souvent la seule prise du magasin, quand elle existe, sert au branchement du frigo qui contient les produits frais et rapidement périssables. La variété de mes repas s’en fait sentir, mais je trouve toujours au moins quelques légumes frais ou en conserve que j’accommode simplement avec des pâtes ou du riz.

La route est magnifique, et je prends vraiment plaisir à visiter ces villages éloignés de tout. Souvent les habitants viennent me poser les traditionnelles questions. « D’où viens-tu ? Où vas-tu ? Combien coûte ton vélo ? Tu n’as pas de voiture ? » Et une question nouvelle qui n’existait pas il y a quelques années « Où est la batterie de ton vélo ? ». Que je sois sans voiture, passe encore, mais sur un vélo sans assistance, je dois être dingue. La seule question compliquée restant celle du prix du vélo. Si j’annonce la valeur réelle d’achat de Grimp’tout qui corresponds à environ 10 mois de salaire d’une employée d’hôtel ici, je pourrais exciter les convoitises ou m’engendrer quelques soucis inutiles. Alors j’applique la méthode d’un cyclo rencontré à Ljubljana, Grimp’tout vaut environ un mois de salaire. Je n’ai pas vraiment menti et chacun s’en fera l’idée qu’il peut. Je retiens l’idée pour la suite, merci Stef !

Le soir, je me cherche un bivouac dans la montagne, une fois de plus c’est un peu compliqué, je fini par m’arrêter près d’une aire de pic-nic aménagée d’un petit toit et d’une clôture. Là aussi, un coté absurde, cette clôture qui donne une structure à l’espace qui m’entoure me rassure, je me sens plus en sécurité. Je dors bien malgré les réflexions engendrées par ce constat. Cela a subtilement modifié l’idée que je me fais de mon voyage. Je dépense un peu plus que prévu, parce que je m’offre des petites chambres bon marché. Mais je n’ai absolument pas envie de me forcer à l’inconfort quand j’en ai le choix. 

La journée commence par 15 km de descente jusqu’au Danube, la piste est tellement mauvaise que j’y vais tout en douceur et que je mets mon casque, cette chose que Grim’tout porte plus souvent que moi. A l’approche du fleuve, près de Moldova Veche, je m’arrête à coté d’une usine désaffectée. Je me prépare à l’idée d’un brin d’exploration du lieu. En sort, une kyrielle de petits gosses, des roms, qui viennent me demander à manger ou de l’argent. Je ne donne jamais d’argent, je ne suis jamais sûr qu’il soit finalement réellement destiné aux besoins élémentaires des mômes et pas aux clopes de leurs parents voire aux leurs. Par contre je partage mon dernier paquet de biscuits. Leur logement est effroyable de pauvreté et de délabrement. On en imagine aisément l’histoire, assez classique ici. Des roms enrichis ont récupéré l’endroit. Ils y ont fait travailler des roms plus pauvres qu’eux pour y récupérer tout ce qui était vendable, principalement les métaux. Ensuite, ils sont partis vers d’autres investissements laissant sur place les familles dans le plus terrible dénuement. Je suis toujours interpellé par les situations des roms et leur histoire est souvent troublante, loins d’être manichéenne. Victimes de racismes et de rejet de la part des populations locales, je pourrais penser, qu’entre eux, ils auraient un peu de solidarité dans leurs extrêmes pauvretés. Force m’est de constater qu’une fois de plus je suis naïf, comme partout les plus puissants profitent des plus faibles. Chez les roms comme ailleurs. 

Je néglige d’entrer dans la ville qui semble ne pas avoir trop de charme pour faire mes courses. Je vais longer le fleuve pendant plus de 120km et je suis convaincu de trouver facilement de quoi ravitailler. Selon la carte le route est importante, et touristique. Je me dis que ça va être facile. Il y a bien sûr quelques pensions aux chambres un peu chères, qui font aussi restaurant, mais tous les magasins que je rencontre sont fermés. Je grignote une Ciorba sur une terrasse, convaincu de trouver « au prochain village » de quoi me faire un vrai pic-nic. Encore fermé ! Et les villages sont distants de 10 voire 20 km. Je commence à avoir faim, très faim. Je commence à manquer de jus dans les jambes. Je la vois venir à cent à l’heure l’hypoglycémie. Ça ne m’arrive quasi jamais, mais je n’ai absolument plus rien à me mettre sous la dent. J’ai donné mes derniers biscuits aux mômes. Je repense à tous mes entrainements lors de ma période triathlon, je vais chercher des ressources dans l’expérience mais ça devient vraiment dur. Pourvu que le prochain village qui a l’air plus gros que les autres soit avant la bosse qu’annonce le GPS sur le profil de l’étape. Evidement, ce n’est pas le cas. Je ne grimpe pas, je me traîne dans la montée qui n’est ni longue ni raide mais qui me semble interminable. Je pioche vraiment dans mes réserves mentales pour tenter de faire fonctionner mes muscles épuisés. Parfois je m’arrête quelques minutes pour donner le temps à mon organisme de réguler la glycémie en allant piocher dans mes réserves abdominales qui n’ont pas encore entièrement fondu. Ça marche un peu, mais en quelques coups de pédale le sucre libéré est déjà consommé. Et je me traîne toujours. Au sommet de la côte, pas de magasin mais un bar. Rien de solide, trois sodas permettent de remonter sur le vélo pour les quelques km restants. J’arrive au village, je ne dois pas avoir bonne mine, je suis sale, épuisé avec presque 100 bornes dans les jambes, j’ai faim et mon neurone patine. Je vois un panneau « chambre » je m’arrête. On me dit qu’il n’y a rien de libre. Je m’installe devant l’épicerie pour manger enfin un peu et faire le point. La patronne de l’auberge discute avec l’épicière. Elle ne sait pas que je comprends un peu le roumain, je suis tellement sale et épuisé qu’elle n’a pas voulu me louer de chambre, elle m’a pris pour un clochard étranger. L’épicière lui montre Grimp’tout, lui explique que le suis un touriste. Une chambre se libère, le prix me convient… Ouf je vais pouvoir un peu récupérer. 

La route et ses quelques villages sont vraiment coincés entre le Danube et la frontière Serbe d’un coté et un massif montagneux qui ne semble traversé par absolument aucune voie praticable de l’autre. La vallée est splendide et le Danube impressionnant. Passer les Portes de Fer faisait partie de la « to do list » de mon voyage. Voilà qui est fait. La route malgré son classement « route importante » n’a que peu de trafic, je m’attendais à pire, c’est même plutôt agréable jusqu’à Orșova. Là, ça se corse, j’ai le choix entre une très grand-route, qui n’est pas encore une autoroute, mais qui en porte déjà le numéro, ou revenir en arrière de presque 250km pour contourner le parc national des Portes de Fer. Je pourrais aussi prendre le train pour éviter le tronçon infernal. Retourner en arrière, j’ai du mal à l’envisager, prendre le train j’y pense sérieusement mais les horaires sont relativement compliqués. Va pour la grand-route. J’hésite à remettre mon casque, je me dis que si un camion me ramasse, de toute façon il n’y changera rien… Je le mets quand même, mais surtout je règle mon rétroviseur. J’ai 30 bornes de dingue devant moi, en roulant bien 1h30 un peu stressante mais ça devrait le faire. Puis la route n’a pas l’air si terrible que ça. Et effectivement sur la première moitié du parcours jusqu’au poste de frontière Serbe, c’est « un peu tendu », mais ça passe. Je ne me fais pas trop peur et j’y prends même le plaisir de l’adrénaline, un oeil devant pour ne pas tomber sur une plaque d’égout, un oeil dans le rétroviseur pour surveiller les camions. Après le poste frontière ça se corse sérieusement, la circulation est maintenant infernale. Mais je suis dans la nasse, pas d’autre choix là que de continuer le plus vite et le plus prudemment possible. Je repense à cette citation dont j’ai oublié l’origine mais que j’ai un jour notée dans le bloc note de mon téléphone. « C’est fabuleux une vie en équilibre, une vie sur un vélo frôlé par les fous ». Je suis à Drobeta-Turnu-Severin, et je me suis offert une journée d’écriture…
A suivre…

De Banja Luka (BIH) à Sremska Mitrovica (SRB)

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Je sors de Banja Luka par de petites routes agréables qui alternent entre piste et bitume. Tout doucement je quitte les montagnes pour un paysage de collines nettement moins dénivelés, plus agricoles. Il fait très chaud, le thermomètre monte au delà de 35 degrés, parfois plus proche de 40. Le soleil est devenu vraiment brulant et j’invente la raclette du cyclo, dans ma sacoche, un fromage fumé, pourtant une pâte dure, est devenu liquide et tartinable, ce n’est pas mauvais sur un morceau de pain. Je bois tellement que ma crainte principale est de tomber à court d’eau, je ne l’espère même pas fraiche, le contenu des bidons est chaud, mais au moins qu’elle soit suffisamment abondante pour ne risquer aucun problème. Je fais le plein dès que je peux et me surcharge donc toujours d’une bouteille d’un litre et demi supplémentaire, au cas où, je fais bien. Les distances ne sont pas très longues mais je n’avance pas vite sur les pistes et je bois énormément pour compenser la sueur et éviter le malaise. Je fais aussi très régulièrement des pauses à l’ombre, pour laisser refroidir un peu le corps en surchauffe. Vers la fin de journée, j’envisage de demander le bivouac au village suivant, mais celui-ci me semble fort loin. J’aperçois, une église isolée, s’il y a de l’eau c’est là que je dors. Il y a de l’eau ! Je ne monte même pas ma tente, j’installe mon matelas sous l’auvent d’un bâtiment annexe. Je suis au sommet d’une colline qui domine un peu la région, une fois de plus ce n’est pas tout à fait un hasard que ce soit là que l’église a été construite, le paysage est sublime. A l’approche du coucher de soleil, je vois deux voitures arriver par la piste et se garer non loin de l’église. En sortent deux gars en uniforme, des gardes-chasse qui viennent profiter de la vue à 360 degré pour surveiller à la jumelle le braconnage dans le coin. Je les soupçonne de braconner un peu eux même, ils semblent plus intéressés de repérer les animaux à l’orée des bois que ceux qui les traquent. Forcément, je fini par être repéré, les deux gardes se dirigent vers moi. Dans ces cas là, en bivouac sauvage, on se dit le plus souvent que l’on va se faire dégager, qu’il va falloir changer de place. Tout va bien, ils veulent juste discuter dans un mélange d’italien et d’allemand… et ils m’offrent une bière bien fraiche en me souhaitant bonne nuit. 

J’ai bien fait de dormir près de cette église, je reprends la route très tôt espérant éviter les grosses chaleurs. La piste est infernale, je suis dans une marre de cailloux meubles sur des pourcentages diaboliques, même en VTT sans bagage, je ne suis pas sûr que ce soit praticable. En montée je dois pousser le vélo quelques mètres à la fois pour avancer, en descente je dois marcher à coté du vélo pour éviter de tomber. Je mets plus d’une heure pour faire les 3 premières bornes. Alors qu’il y a quelques jours encore, je me serais mis à douter, j’aurais vu mon moral plonger, j’aurais injurié Grimp’tout et regretté mon chargement un peu excessif, là tout va bien. Dans ma tête si je fais 10 bornes sur la journée c’est bon aussi, la paysage est beau, la région accueillante, j’ai de l’eau en suffisance, que demander de plus ? Je suis bien là où je suis et les km parcourus n’ont plus qu’une importance très relative. Une amie me disait dans un message : « J’espère que tu vas aussi bien que ce que tes messages laissent transparaître ». J’ai répondu : « Je vais mieux que ça, ce voyage correspond au rêve que je m’en étais fait ». Plus loin, ça se calme, la piste devient roulante puis le bitume réapparait. Il fait tellement chaud, que je suis littéralement incapable de manger, je peux juste boire pendant la journée, et encore l’eau des bidons est tellement chaude que je dois un peu me forcer. 

Parmi les éléments qui évoquent la guerre récente dans la région, il y a bien sûr les mines qu’il faut éviter, les maisons et les villages abandonnés criblés de balles, les villes moches et reconstruites récemment. Mais les choses les plus émouvantes pour moi sont les monuments aux morts. Nous sommes, chez nous aussi habitués à ces insupportables listes de noms « morts pour la patrie ». Mais les monuments aux morts modernes ont quelques chose de plus terrible encore. En plus des noms, on a imprimé dans le marbre les photos de ces « gamins », beaucoup seraient plus jeune que moi. Une photo ça rend les choses beaucoup plus concrètes qu’une simple liste de noms. Ils sont là, le sourire de leurs 20 ans figé dans le marbre pour l’éternité par l’absurdité de l’humain. Certains monuments sont exclusivement musulmans, d’autres chrétiens, parfois les monuments portes des croix et des croissants. Mais toujours cette constante, des gosses morts pour une folie nationaliste absurde. J’avoue que parfois l’émotion me submerge, que souvent je passe sans regarder parce que c’est trop dur, que je n’ai fais aucune photo et que même en écrivant ces lignes les larmes remontent, mais quelle connerie, insupportable !

Le soir, je me trouve une petit chambre avec climatisation pour permettre à l’organisme de bien récupérer de la chaleur et de manger. Le restaurant ne paye pas de mine, c’est un routier sans prétention, le patron parle quelques mots d’anglais et je me laisse guider vers les spécialités de la maison. Nous discutons cuisine traditionnelle, je prends quelques notes qui mettent clairement, tant par les noms utilisés que par les recettes, l’inspiration ottomane de le cuisine des Balkans. Je mange bien et quand je reçois l’addition, je ne comprends pas bien, le prix me semble tellement dérisoire, le patron à décidé de m’offrir mon repas et n’a facturé que mes bières. Puis avec la monnaie qu’il me rend, il me sert encore une bière, puis encore une… A ce rythme là je vais finir avec un sacré verre dans le nez, et surtout je risque d’avoir du mal à dépenser les derniers marks bosniaques qu’il me reste avant la frontière. 

Pour la suite du parcours, vers la frontière, j’ai le choix entre, une grand route avec une belle bosse à passer et une grand route sur la plat. Je suis sur une route principale qui mène à la frontière croate et donc à l’Union Européenne et il y a beaucoup de camions et des ornières profondes qui provoquent un effet de rail et me demande une attention continue pour ne pas risquer de tomber. Pour ne pas traîner trop longtemps sur cette route dangereuse, je décide de rouler vers le plat et je roule vite, très vite même, les 25 premiers km sont avalés en une heure à peine et je quitte enfin le route principale plutôt agréablement surpris par le comportement des automobilistes et camionneurs. Ma remorque impressionne, quelques camionneurs patientent même avant de me dépasser parce qu’ils me filment. Je m’arrête dans une épicerie pour acheter quelque chose à manger pour midi, le patron qui ne parle pas un mot d’une langue dont je puisse me servir, refuse que je paie et ajoute à ma commande deux cannettes de bière que je dois me battre pour refuser, il est un peu tôt dans la journée pour picoler. Plus loin c’est un pompiste qui ne veut pas que je paie les bouteilles d’eau que je tente d’acheter. Devant une autre station quelques jeunes gens boivent un coup, ils m’appellent à grand cris, m’offrent à boire. Quand je choisi la bière locale plutôt que les urines hollandaises mondialement connue pour leur insipidité, je deviens le héros du coin. Tous veulent leur photo avec mon vélo et leur bière. Un des gars va vers sa voiture et revient avec une tente igloo qu’il attache sur mon porte bagage, il veut me la donner pour être sûr que je puisse dormir au sec partout pendant mon long voyage. J’ai beau tenter de lui expliquer que j’ai déjà une tente, 2 même, que j’ai tout ce qu’il me faut, j’ai vraiment du mal à faire accepter mon refus. Je quitte finalement la sympathique bande avec un nouveau t-shirt à l’effigie de JELEN, la bière locale. 

En entrant en ville, un monsieur plus âgé roule sur un petit scooter et me fait de grands signes, je m’arrête, il me dit « Ich möchte mit dir eine kaffee trinken ». Je fais abstraction du fait que le casque avec lequel il se déplace ressemble plus à un casque allemand de la SS qu’à un casque de moto, ce monsieur voulait juste savoir d’où je venais, où j’allais, combien de temps je voyageais et surtout s’assurer que je n’avais besoin de rien. Etrange humain qui porte des attributs ostensiblement racistes et puants mais qui s’arrête pour offrir un café et s’inquiéter de l’étranger voyageur. Je suis ému par la générosité des gens que je rencontre partout. 

J’ai trop d’argent, non je ne suis pas devenu subitement riche, mais il me reste environ 50 euros en marks locaux, plutôt que de me faire arnaquer dans une commission exorbitante par un changeur, je décide donc de passer ma dernière nuit bosniaque dans un des hôtels parmi les plus haut de gamme de la ville et de manger dans le « bon » restaurant du coin. Mais la notion de « bon » restaurant est fort relative, pour certains c’est celui le plus chic, « the place to be », pour moi c’est celui où l’on mange le mieux. Manifestement le parton de l’hôtel qui m’a renseigné n’est pas du même avis que moi. 

A quelques km de la frontière, serbe, je m’arrête pour acheter à boire dans une station près d’un hôtel dans le plus grand style « matuvu » qui soit, grand « luxe », parc aquatique, petit train, la totale du « kitch bling bling ». Le parking est plein de grosses voitures allemandes de luxe. Je fais une photo, je me marre tout seul devant tant de kitch. Un jeune homme arrive à vélo, pour refaire la pression des pneus de son VTT, il parle bien anglais et nous échangeons quelques mots, mon voyage le fait rêver, je pense que s’il pouvait il partirait aussi. Et pendant que nous discutons, il me dit, mon père est le propriétaire du parc d’attraction en face, si tu veux venir passer la journée dans les piscines tu es le bienvenu, je t’invite. Je n’ai pas eu le culot de lui demander le prix de la chambre qu’il m’aurait certainement offerte aussi… parfois je suis un peu con ! Mais je n’ai fait que 8km depuis mon départ et la frontière m’attend ! J’ai envie d’avancer. 

Je passe la frontière serbe, le choc ! Les villages ont une âme, une histoire qui remonte plus loin que 20 ans. Je vois des fermes aux tuiles anciennes qui n’ont pas changé depuis un siècle, je vois de jolies églises, des bâtiments historiques. J’en oublie même de faire des photos. Et là je comprends ce qui m’a manqué depuis 1500km. J’ai traversé des villages abandonnées criblés de balles, des villes moches reconstruites récemment, dans l’urgence, sans âme, sans argent, sans urbanisme, sans imagination. Mon arrivée en Serbie qui a été en guerre certes mais pas sur son propre territoire met en évidence le patrimoine qui a été détruit en Croatie et en Bosnie où il ne reste rien. Vraiment RIEN ! Je suis pris d’une émotion intense, devant la beauté de ce que je vois, mais surtout parce que cette beauté retrouvée met en évidence un fois encore l’horreur de cette guerre absurde. Je repense à Banja Luka, la grande ville où j’ai passé deux nuits à tous ces villages détruits que j’ai vu. Cette ville revit, la jeunesse s’y éclate dans des bars et boites à ciel ouvert où le son assourdissant ne respecte aucune limite de bruit. Chaque bar tentant de mettre sa musique plus fort que celle du voisin. Les filles sont jolies, les mecs bien sapés. Ça vit, ça drague, la fête bat son plein. On y boit des cocktails pour 3 euros, mais on en sort sourd. Personnellement ce n’est pas trop ma tasse de thé. Mais en dehors de cette effervescence de la vie et de la jeunesse actuelle qui tente probablement d’oublier, Banja Luka n’a plus d’histoire, ou plutôt n’a plus que ces 20 dernières années pour tenter de se remettre des traumatismes vécus dont elle ne se relèvera probablement jamais.

De Krk (HR) et Banja Luka (BiH)

Certain.e.s d’entre vous m’ayant fait part de leurs difficultés à lire le texte en blanc sur fond noir, j’ai ajouté un document PDF en noir sur fond blanc pour leur faciliter la lecture. Fichier à charger

Je me lève très tôt, pour prendre le bateau en direction de Lopar sur l’île de Rab, où je profite d’un magasin ouvert pour faire mes courses, dimanche oblige. Il y a un monde fou, personne ne respecte aucune règle de distanciation, les gens se collent se poussent, se bousculent, se frottent. La musique issue du « Hit Parade » local est simplement assourdissante, l’odeur indescriptible, mélange de bouffe et de sueur. Le magasin donne une impression de saleté et d’insalubrité tellement la foule ne respecte rien. Je me sens oppressé, mal à l’aise. J’ai laissé Grimp’tout seul dehors, attaché certes, mais équipé de toutes mes sacoches sauf de celle qui contient mon petit matériel électronique que j’ai emmenée avec moi. L’ambiance des cités balnéaires ne me va vraiment pas, je n’aime pas les endroits touristiques populaires et populeux et pour la première fois de ma route, je me sens un peu en insécurité matérielle. La foule attire potentiellement des voleurs et je crains un peu, je tente de me rassurer en me disant que celui qui parvient à partir avec Grimp’tout ainsi chargé n’est pas le premier voleur venu. Mais je passe un très mauvais et trop long moment dans le magasin. Quand je sors il pleut, beaucoup de monde c’est entassé à l’abris de l’auvent, je n’ai qu’une envie, fuir. Et je fuis ! Je prend la route espérant une amélioration. Tout de suite, ça va mieux, la route est plutôt agréable et des coins de ciel bleu me font espérer une météo favorable pour l’après midi. 

Les cigales se mettent à chanter dans les champs d’oliviers, le soleil sort, la route me réconcilie avec les îles et je flâne quittant souvent la voie principale pour visiter les villages qui manquent quand même un peu de charme. Souvent l’odeur caractéristique du figuier sauvage vient titiller mes narines, bientôt les fruits seront mûrs et je pense bien m’en régaler. Doucement, le paysage change et devient de plus en plus désertique, presque lunaire. La mer est bleue incandescent, j’avance sans presque me rendre compte que le vent souffle de face. J’atteint le sud de l’île où je prend un second bateau pour rejoindre le continent. Sur le bateau je regarde les immatriculations des voitures, moins de 10% sont croates, beaucoup de plaques allemandes, quelques unes d’autres pays de l’Ouest. Je me rends alors vraiment compte que voyager est un réel luxe, je n’en doutais pas trop, rares sont ceux qui peuvent se le permettre dans le pays. Je comprends aussi pourquoi je trouve que presque partout l’accueil manque de chaleur et que j’ai l’impression que je me résume pour les habitants à ma carte de banque.

A la sortie du bateau, je fais le plein de mes bidons d’eau, chez une charmante et souriante aubergiste avec qui j’échange quelques mots en anglais.Les sourires sont tellement rares ici que je savoure. Le soleil est devenu violent, presque brulant, la pete est raide et je bois beaucoup, mes réserves s’épuisent vite, beaucoup trop vite à mon goût. Je crains de tomber à sec, et j’invente l’eau-to-stop, le pouce pointé vers mon bidon. Une voiture s’arrête et m’offre une bouteille d’eau fraiche, cet eau-tomobiliste me sauve, promis pendant quelques jours je ne dirai plus de mal des gros SUV. Sauf peut être de ceux relativement nombreux, qui pour garder la climatisation, laissent tourner leurs moteurs pendant les traversées en bateau ou pendant qu’ils font leurs courses au magasin.

Je reprends la route et un seconde voiture s’arrête à ma hauteur, le chauffeur à été jusqu’à une pompe à essence m’acheter une bouteille d’eau qu’il m’offre aussi. Je longe la côte et la route quoi que relativement importante n’est pas trop fréquentée, heureusement parce que les conducteurs croates sont beaucoup moins cyclo-amicaux que leurs collègues slovènes, les pires étant ceux qui klaxonnent pour annoncer leur approche puis qui ensuite estimant avoir prévenu, dépassent en frôlant à grande vitesse, quelques coups de frayeurs, mais j’ai déjà vu et sûrement je verrai pire plus loin.

Au loins je vois l’île de Pag et ses paysages lunaires. Je sais que retourner sur les îles risque d’un peu grever mon budget puisque le bivouac y est compliqué et que je vais devoir payer un bateau en plus des campings. Mais le paysage m’attire vraiment et je décide de céder. Je ne le regrette pas, j’ai l’impression de rouler sur le Lune, c’est superbe. Quand le soir, je me présente au camping, l’accueil par une garde en uniforme de sécurité y est froid, presque agressif. J’ai l’impression d’être à la douane, on me demande mon passeport, ma carte de vaccination. Le camping est hors de prix, 13 euros plus une personne et 23 pour l’emplacement, je refuse de payer ce prix excessif. En sortant je repère deux jeunes cyclo-voyageurs, nous discutons un peu et nous inventons un deal, celui de partager ensemble un emplacement et de limiter ainsi les coûts. Ça reste cher mais nous sommes tous les trois fatigués et il se fait tard. Je retourne à la réception, j’explique à la préposée que finalement nous sommes 3 personnes et que nous allons partager l’emplacement. Elle me répond que nous ne sommes pas arrivés ensemble, puisque je suis d’abord venu seul,et que donc elle est « obligée » (j’aime en passant le choix de ce mot) de nous facturer deux emplacements. Je m’énerve un peu, lui explique que demander à un cycliste sans voiture le même prix qu’à une camping-car de 8 mètre est une absurdité, mais que refuser que des cyclistes partagent leur emplacement en est une autre. Elle me répond agressivement qu’on n’est pas au marché et que c’est comme ça. Finalement ce fut une chance de me disputer avec cette dame, j’ai quitté le plus grand camping que j’ai vu dans ma vie, plus de 2000 emplacements (imaginez la fortune brassée tous les jours, le camp était presque plein), pour atterrir dans un petit camping familial quelques km plus loin ou d’emblée le patron me dit de ne pas regarder le tarif parce qu’il fait un prix spécial pour les cyclos, et en plus il m’offre une bière ! Je savoure. 

Ma tente a quelques soucis de mats, j’attends des nouvelles du SAV de la marque qui devrait m’envoyer les pièces de rechange chez un ami à Belgrade ou à Bucarest, mais en attendant, je crains que l’utiliser ne l’endommage encore plus. Je profite donc de mon passage près de Zadar, pour aller m’acheter une toile bas de gamme provisoire que j’offrirai certainement plus loin à des enfants. En attendant que le colis arrive, je redéfini mon itinéraire, c’en est provisoirement terminé de l’idée de descendre vers la Grèce. Cap sur la Roumanie et même si visiter le littoral a été fort beau je suis content d’être revenu dans les terres. Je trouve un joli camping avec piscine à prix raisonnable pour la région, la chaleur des îles et la circulation intense m’a bien fatigué, je décide d’y passer deux nuits et de ne rien faire d’autre que de lire et de profiter. Je rencontre Rémy, un jeune motard français, nous passons une soirée ensemble à parler cuisine et voyage. Rien que le bonheur de pouvoir parler dans ma langue maternelle, j’apprécie la rencontre et bien sûr nous partageons le repas dont je me charge avec plaisir.

J’ai dans l’idée de rouler vers Zagreb, pour visiter la ville avant de mettre le cap sur Sarajevo dont une amie me parle des étoiles plein les yeux. La route est infernale, il y a beaucoup de circulation et je me fais régulièrement frôler à grande vitesse. Les paysages ont radicalement changé, je suis sur un plateau presque plat et j’ai le vent dans le dos, j’avance bien, mais j’y prend relativement peu de plaisir. Les villages sont rares, je croise beaucoup de maisons abandonnées encore criblées des impacts de balles. Ça file le bourdon. Sur les bords du chemins, il y a quelques petits kiosques où se vendent miel et fromages locaux, des choses bien appétissantes. Je m’arrête devant l’un ou l’autre, l’accueil est froid, absolument pas sympathique. J’essaie de discuter avec une des vendeuses qui pourtant parle anglais assez couramment. J’aimerais en savoir plus sur ses fromages, son élevage, ses techniques de fabrication et de fumage, j’aimerais si possible visiter la laiterie de la ferme qui se trouve juste derrière elle. Elle me répond à peine, sèchement. Je trouve son fromage très cher, d’un prix touristique complètement surfait, frisant l’arnaque. Sa seule réponse est que je si je n’ai pas assez d’argent elle accepte la carte Visa. Elle comprend que je n’achèterai pas, et coupe complètement le dialogue et retourne s’assoir me tournant le dos. Dommage, mais ça semble, à quelques exceptions près le mode de fonctionnement du coin, tu paies ou tu ne m’intéresses pas. Les touristes sont des Euros ambulants et c’est le seul intérêt qu’il semble y avoir à échanger avec eux. A plusieurs reprise, je retente ma chance, je me dis que je vais finir par croiser un producteur fier de ses produits qui me fera visiter son lieu de production, même cher, à celui là je serais prêt à acheter un morceau de fromage fumé. Je vais d’échec en échec. Toujours l’impression qu’il est écrit Visa Mastercard sur mon front, ça ne m’est pas arrivé souvent mais pour une fois j’ai l’impression que même le fait de voyager à vélo ne me donne aucun statut spécial. Je me sens comme un automobiliste à deux roues,ou comme un mouton qu’on s’apprête à tondre. 

En fin de journée, je me dis qu’arrivé en montagne, l’accueil devrait être plus agréable et que je vais pouvoir demander à monter ma tente dans un jardin ou l’autre. Je reçois refus sur refus, sans même un sourire. Même pas un d’où viens tu ? Où vas tu ? Pourtant si classique quand on voyage à vélo. Rien ! Aucune interaction. Le pays est beau mais les gens commencent sérieusement à m’ennuyer. Partout, quand je demande à planter ma tente on me renseigne le camping ou l’hôtel le plus proche. Et des panneaux « attention ours » qui invitent même les automobilistes à ne pas s’arrêter, me dissuadent de l’idée d’un bivouac sauvage. Mon moral plonge un peu. Je fini par m’arrêter dans un premier camping, 25 euros pour une installation succincte, une prairie en pente, une cabane sanitaire même pas propre et une douche froide, évidement je ne reste pas. J’arrive dans un second camping, nettement moins cher, le patron me dit « yes » quand je lui demande s’il parle anglais. Pourtant son vocabulaire se résume à quelques mots, il me demande « one tommorow or two tommorow ? ». Je mets un certain temps à comprendre qu’il me demande si je reste une nuit ou deux. Ensuite il m’écrit le prix sur un morceau de papier et me dit « Pay now ! », fin de dialogue. Je pense avoir fait le tour de son vocabulaire anglais. Toujours pas le moindre sourire. 

J’en ai marre, je suis à quelques km de la frontière de la Bosnie, j’abandonne l’idée d’aller voir Zagreb et de prolonger l’expérience dans ce pays très beau mais cher et qui m’est si peu sympathique. Je croise de jeunes Français avec qui j’échange mes derniers Kuna contre des Euros et je prends la route vers la frontière. Caricaturalement, le douanier Croate est sévère, le visage fermé, il contrôle mon passeport et sans un mot me fait signe que je peux passer. Le douanier Bosniaque par contre est souriant, et après un contrôle très succinct appose sur mon passeport le cachet d’entrée en me souhaitant « Welkom in Bosnia ». Il n’a même pas regardé mon certificat de vaccination. Je me sens déjà mieux. Sur la route, je croise les premiers minarets, j’arrive en terre d’Islam et je prends ça pour un bon signe. L’accueil de l’étranger voyageur fait partie des obligations de la religion et j’apprécie d’autant plus qu’ici l’Islam semble très libéral, les femmes ne sont pas voilées et sont le plus souvent habillées à l’occidentale, on vend de la bière et du vin dans tous les bars. Je me pose deux nuits à Bihac dans un petit hôtel avec la climatisation, pour un prix inférieur à celui d’un camping basique de l’autre côté de la frontière.

En quittant Bihac, j’ai préparé un itinéraire avec mon application habituelle (routeyou), en choisissant l’option « vélo de loisir, le plus joli ». Je quitte la ville par des petites routes qui rapidement s’élèvent, et le bitume disparait, je suis sur une piste forestière. La pente est raide, la piste défoncée et plusieurs fois sur quelques centaines de mètres je dois pousser Grimp’tout, dont les roues s’enfoncent dans de profondes « flaques » de gravillons meubles. cC’est dur, même très dur, je n’avance pas et je me mets à douter. Ne pas avancer, galérer pour faire chaque mètre, pour la première fois je me dis que j’aurais du écouter les bike-packers intégristes de l’ultra light, que je suis vraiment trop lourd. J’envisage de détacher la remorque et de monter en plusieurs fois tellement il est dur de pousser le vélo dont le roue avant de met en travers dans les gravillons. Si c’est comme ça tout le temps, ça ne va pas être possible. J’ai mis 2h45 pour faire 10km ! Je n’avance pas et je commence à craindre pour mes réserves d’eau. La piste et belle mais vraiment impraticable. Je consulte Google Map, la carte annonce que je rejoint bientôt une route important, affichée en jaune sur l’application, je me dis que ça ira mieux. En fait de route important, c’est aussi une piste, mais il y passe un tout petit peu plus trafic si bien que le revêtement est nettement mieux tassé et donc plus roulant. J’avance, doucement, mais j’avance.

Le paysage est sublime et je m’amuse sur le vélo plus que jamais. De part et d’autre du chemin des panneaux annoncent des champs de mines dans la forêt et je croise d’ailleurs des voitures militaires du service de déminage. Ça fait un peu froid dans le dos ! Seul avantage peut être de ces champs de mines, l’humain n’a plus mis les pieds dans cette forêt depuis fort longtemps et la nature est luxuriante. Les arbres en développement libres, des plantes grimpantes, des oiseaux partout et une foultitude d’insectes, la nature semble avoir repris ses droits et c’est beau.

Le soir, je m’arrête dans une épicerie de village pour m’acheter à manger et faire le plein d’eau. Je discute avec l’épicière en « google traduction », je lui explique que je cherche un endroit pour planter ma tente en sécurité. Sa réponse est simple, mets toi où tu veux, personne ne viendra t’ennuyer, mais évites d’entrer dans les forêts, encore ces fichues mines ! Je dors donc dans une prairie et je profite du soleil qui se couche tôt ici pour observer le ciel sans pollution lumineuse. Nous sommes au pic des Perseïdes, et je vois passer plusieurs dizaines d’étoiles filantes. Je m’endors finalement assez tard, m’étant souvent dit, « à la suivante je vais dormir », mais c’est tellement beau ! 

Je reprends la route qui alterne entre bitume et piste, parfois la route n’est goudronnée que pendant quelques km le temps de traverser un village de réapprovisionner en eau et de faire quelques petites courses. Je bois de l’eau pétillante en bouteille, elle ne le reste pas longtemps pétillante dans les bidons, mais j’ai trouvé une marque relativement chargée en sodium et en magnésium, ce qui n’est pas négligeable à l’effort avec des températures tous les jours supérieures à 30 voire 35 degrés, je bois beaucoup. Je m’amuse tellement sur les portions non revêtues, les plus sauvages, que c’est presque à regret que je vois réapparaitre les aménagements routiers. J’en prends plein la vue, les km défilent en douceur sans même que je ne m’en rende vraiment compte, malgré les pentes, malgré les cailloux, malgré la tôle ondulée parfois. Par contre, si bitume veut dire présence de village et de ravitaillement, c’est aussi le plus souvent le signe de quelques conducteurs au comportement peu cyclo-amical qui me frôlent parfois à grande vitesse. Vive mon rétroviseur ! En fin de journée, avant de chercher mon bivouac, je m’arrête dans un petit bar, pour une « bière de fin de journée », le patron me l’offre, impressionné par mon vélo, puis c’est au tour d’un client de m’en offrir deux. Je refuse les suivantes, au risque de froisser un peu les personnes qui auraient aimé aussi m’en offrir, mais je dois reprendre la route et me chercher un lieu de bivouac pour la nuit qui tombe tôt.

Soudain un grand fracas sous mes roues, la dernière de mes sacoches dont les soudures n’avaient pas encore lâché s’ouvre sur toute la hauteur, mon matériel de cuisine se répand sur la route. Ces sacoches VAUDE sont vraiment de la daube, à vivement déconseiller elle n’ont qu’un peu plus de 2 ans et à peine 6000 bornes. Je suis à côté d’une prairie, ce sera mon lieu de bivouac, et j’en profite pour réparer comme je peux mes sacs. L’obsolescence programmée même sur du matériel dit haut de gamme m’énerve un peu. Pardon, m’énerve beaucoup. 

Là je suis à Banja Luka, une grande ville sans trop de charme pour une journée d’écriture et de consolidation de sacoches. J’en profite aussi pour faire un petit entretient de Grimp’tout, vérifier que toutes la visserie est bien en place et changer mes patins de freins qui sont bien usées. 

A suivre… 

Ljubjana (SLO) – Maribor (SLO) – Krk (HR)

Après quelques jours de repos et un vaccin à Ljubjana, j’ai repris la route, il était temps. La sédentarité ne me va pas, elle aurait même plutôt tendance à me plomber sérieusement le moral et à faire ressurgir les symptômes de le dépression que je traîne depuis 3 ans et qui est une des causes de mon départ. Pernicieuse, cette saloperie n’est jamais fort loin, elle guette, le moindre moment de doute, le moindre moment d’inaction, le moindre stress, pour ressurgir. Elle se cache au coin d’un parc, derrière un arbre, dans les gouttes de pluie au sommet d’un col ou dans un verre de bière, elle est partout, prête à ressurgir avec son cortège de mal-être et d’angoisses. Parfois je fonds en larme, pour « rien », en tout cas pour pas grand chose. Heureusement comme l’écrit dans son livre « Fuite » mon ami Bastien Delesalle aka No Mad’s Land « le voyage à cette capacité incroyable de convertir des situations désespérées en une fraction de seconde, de sauter de l’enfer au paradis ou l’inverse». Reprendre la route m’a fait le plus grand bien, en quelques coups de pédale, l’émerveillement reprend le dessus, les angoisses redeviennent plus rares, voire disparaissent, l’instant présent ressurgi avec le bonheur qui l’accompagne. Quand je pédale, même la pluie ne m’importe pas beaucoup, je pense juste « merde, il pleut » comme un constat sans importance, mais ça ne dure généralement pas. 

J’ai donc repris la route en direction de Maribor, par les montagnes, en passant par le col de Črnivec, encore un de la liste du Brevet International du Grimpeur. Malgré cela les pourcentages y sont nettement plus doux qu’attendus, ça grimpe pendant une bonne dizaine de km mais ce n’est jamais vraiment dur. Le paysage et les villages traversés sont fort sympathiques. Je roule tout à mon aise, sans me presser, je n’ai prévu aucun logement, juste l’intention de m’arrêter quand j’en aurai envie. Après le col, les paysages s’ouvre plus largement, je musarde dans la descente. Je pourrais continuer, mais je m’arrête près d’un bar pour y boire une petite bière. Je demande à l’aubergiste si je peux dormir dans la prairie, derrière sa maison. Bien sûr me dit elle ! J’installe donc ma tente dans ce bivouac de rêve. Le paysage est magnifique, j’ai accès à l’eau courante et à la bière. Tout se passe bien, les jeunes du villages sont impressionnés par mon vélo et je les soupçonne d’avoir voulu me tester, d’avoir tenté de m’enterrer pour savoir jusqu’où peut aller un belge en matière de bière. Chaque fois que mon verre est vide, une nouvelle bouteille d’un demi litre apparait sur ma table, et je les vois qui rigolent. Vers 22h, je n’ai pas encore mangé, en Belgique on dit qu’une chope vaut deux tartines, je dois avoir mangé le pain, je vacille un peu, je vais me coucher, tenant dans mes bras une bouteille d’eau afin de m’hydrater suffisamment pendant la nuit et d’éviter la barre au crâne du lendemain. 

A 7h du matin, je suis debout, frais comme un gardon, j’ai une faim de loup, mais tout va bien. Je reprends la route toujours en descente vers la première épicerie où je me fais un petit déjeuner pantagruéliquement robuste de pain toujours aussi fades et de fromages locaux. Pour la nuit, j’ai rendez-vous avec une hôte « Warmshowers », en fait la gestionnaire d’un relais de pèlerins sur le « Camino de Santiago », une petite maison dans l’enceinte de l’église, rustique mais confortable. 95Km, je devrais boire plus de bières, ça me dope. Malgré une petite insomnie qui écourte ma nuit, je reprends la route pour une étape peu dénivelée (pour ici), 800m quand même, pendant laquelle j’utilise enfin un peu mon grand plateau sur les longues portions d’une belle voie verte majoritairement descendante, j’ai l’impression d’avancer comme un avion.

J’arrive en début d’après midi à Maribor, la deuxième grande ville du pays. D’emblée, la cité me séduit, son centre cyclo-piétonnier calme mais vivant est fort agréable. Les véhicules motorisés, à l’exception de quelques vélos électriques et quelques trottinettes, sont tenus à l’écart et les gens musardes entre magasins et terrasses de bars à vins. Je déguste quelques crus locaux en discutant avec les moineaux peu farouches qui viennent se poser sur ma table. J’adore cette ville et je décide d’y rester deux nuits dans le camping qui pour une fois en Slovénie est relativement raisonnable au niveau des tarifs (qui restent globalement chers malgré tout). 

Quand on n’a pas de tête, il faut des jambes, j’ai reçu un message de la propriétaire du Airbnb que j’ai occupé à Ljubljana, je suis reparti avec le clé dans ma sacoche. Ceci règle donc le problème de définir l’itinéraire des jours à venir, cap sur la capitale, au plus court. Je me donne trois jours pour arriver en ville, la chambre n’est libre qu’un seul soir. Je quitte Maribor en suivant les balisages de véloroutes locales, mais rapidement je les perds, je me débrouille, comme d’habitude. La route suit le cours d’une rivière, mais la vallée étant étroites, la route monte et descend comme des montagnes russes sur les flans. Les pourcentages sont raides et les changements de rythme constant sont fatiguants. Je décide de ne pas la faire trop longue. Fort des expériences des jours précédents, je commence à oser demander aux habitants de dormir dans leurs jardin, tout ce que je risque finalement est que l’on me le refuse. Je dors sous l’abris de la presse à raisin d’une auberge et ne manque évidement pas de déguster les crus locaux. J’aime particulièrement le Šipon, nom local du Furmint, qui donne des vins aux arômes fleuris qui m’évoque le sureau, surprenants et rafraîchissants.

Le lendemain, je longe une route relativement importante, mais au trafic raisonnable et surtout le comportement routier des Slovènes vis à vis des cyclos est toujours aussi amical, beaucoup me font un signe d’encouragement, surtout dans les montées. Les automobilistes et même les professionnels de la route me dépassent prudemment, attendant parfois longtemps que le visibilité permette de le faire en sécurité. La vallée se fait de plus en plus étroites, les pentes latérales de plus en plus raides, les espaces plats se font rares. En fin de journée je commence à penser à mon bivouac, mais aucun espace ne s’y prête, je commence à être fatigué. Les seuls espaces plats que je rencontre sont occupés par des pompes à essence et on m’y refuse le bivouac, je continue. Je suis certain que si je quittais la route principale, je trouverais plus facilement dans un des villages plus haut, beaucoup plus haut. Les pentes me découragent un peu et je poursuis mon chemin dans la vallée. Je trouve finalement un petit village rustique et agréable, ni trop loins, ni trop haut, je dors dans le verger d’un vieux monsieur, en plein « centre » près d’une jolie et minuscule église. J’ai accès à l’eau courante et l’endroit est quand même bien plus joli qu’une station de carburant. 

Depuis leur départ, je suis sur Internet quelques voyageurs qui participent au « Sun Trip », un tour d’Europe « pour le climat » sous la forme d’une course de vélos à assistance électrique dont les batteries sont chargées exclusivement à l’énergie solaire. Stef et Jean-Louis seront le soir à Ljubjana, moi aussi. Je leur envoie un message. Nous nous retrouvons en fin de journée pour boire un verre et manger dans un restaurant que des hôtes Warmshowers m’ont conseillé. Trois cyclos, ça impressionne la serveuse qui n’en revient pas, nous avons tous terminé l’énorme pain plein de ćevapčići accompagné de poivrons grillés à l’ail. Nous parlons de tout, de vélo évidement, nous comparons nos équipement qui, outres leurs deux roues et leurs pédales n’ont qu’un seul point commun leur poids. Mon vélo est aussi lourd que le leur, sans assistance, mais ils font en moyenne deux à quatre fois plus de km que moi tous les jours. Je suis impressionné par leur installation technique, leurs panneaux solaires et la puissance de leurs moteurs d’assistance qui me font qualifier leurs vélos de « motos à assistance musculaire » plutôt que l’inverse. Il n’empêche que la performance est impressionnante et que la gestion de la consommation électrique en fonction des parcours et de la météo, un réel défi. Nous passons une agréable soirée et je profite de la possibilité de parler français, ça aussi ça fait du bien. 

Je quitte Ljubjana vers le sud, pour une étape vraiment en plaine à peine quelques mètres de dénivelé. Après 30km, sur de petites routes fort bucolique, j’approche de la montagne. A l’entrée d’une vallée, une ferme isolée me fait de l’oeil, l’endroit est tellement beau, j’ai envie d’y passer une nuit. Je m’installe donc dans un pré. J’achète un grand pot d’un succulent miel et j’observe le travail de la famille. Je suis étonné dans les campagnes de voir beaucoup de prairies non clôturées partout et de voir que l’on y récolte le foin, là je comprends, les animaux vivent à l’étable et y sont nourris, les vaches sortent peu, j’ai vu des vaches plus heureuses. Parfois, les animaux sortent quand même dans des prairies aux clôtures provisoires, mais cela semble plutôt l’exception dans la région. Je profite de mon après midi pour lire et me cuisiner au réchaud un petit pain d’épice avec le miel et quelques noix, essai réussi. Miam !

J’ai discuté en anglais avec le fils de la ferme, il m’a donné quelques conseils d’itinéraire vers la Croatie, mais il m’a prévenu. J’en ai fini de la plaine, il me reste 500m de plat, ensuite ça monte. Effectivement, ça grimpe bien et après quelques étapes moins dénivelées et moins raides, la montagne pique dans les jambes et dans la tête. Il faut se réhabituer à cette sensation de ne pas avancer, de se traîner sur les côtes à la vitesse d’un piéton, voire plus lentement encore. Sur le compteur GPS, il ne faut plus regarder les km qui ne défilent pas, il ne faut plus tenir compte que des dénivelés, mais surtout , il faut se souvenir que « l’envie d’arriver est le pire ennemi du voyageur » et que j’ai le temps. Ou plutôt que dans l’idée de mon voyage, le temps ne compte pas. Au sommet du premier petit col de la journée, la météo sa gâte rapidement, le vent se lève, l’orage tonne. Je décide de m’abriter sous une grange et d’attendre. J’ai un peu froid, je suis trempé, la première montée m’a fait mal. Le moral plonge, une fois de plus je me demande ce que je fous là, pas longtemps. Le soleil revient vite et je reprends ma route, ce qui reste la meilleure des thérapies pour moi. Dans chaque village, dans chaque hameau, on entend tourner les scies à bois et l’odeur dominante est celle du pin fraichement coupé. Chaque ferme possède son atelier, le plus souvent on fabrique artisanalement des palettes de transport qu’un camion vient régulièrement charger. Cette fabrication me semble être un des débouchés principaux de cette région où les pentes permettent rarement d’autres agricultures. On retrouve évidement partout de petits champs vivriers de maïs de de plantes potagère, beaucoup de pommes de terre aussi. 

J’approche de la frontière Croate, mon vaccin étant trop récent, je ne peut pas encore la passer. Je décide donc de m’arrêter dans un des derniers villages et je dors sous un abris à la caserne des pompiers. Mon voisin me préviens, nous sommes près de la frontière de l’espace Schengen et les contrôles de police sont fréquents en raison principalement de nombreux migrants qui tentent leur chance. Même si je ressens que nous pourrions probablement être d’accord, j’évite par principe les discussions d’ordre politique en voyage, mais je laisse parler les gens. En cas de contrôle, tu dis à la police que c’est moi qui t’ai autorisé à dormir là, ce sont des copains, ils me connaissent. Je passe une nuit agréable à la belle étoile sans que personne ne viennent me déranger. 

Je n’aime toujours pas plus les frontières, ni les uniformes des humains qui les gardent, j’ai toujours l’impression que ça va être plus compliqué que ça ne l’est réellement. Après une descente fort raide j’atteins le poste Slovène, j’y suis accueilli par une douanière souriante qui ne jette qu’un coup d’oeil distrait à mon passeport et n’accorde absolument aucun intérêt à ma carte de vaccination. Mon vélo, l’intéresse beaucoup plus. Nous parlons quelques minutes de mon voyage. Au poste de douane croate, un douanier me reçois, comme toujours désorienté dans le temps, je pense que mon vaccin à 14 jours, mais il n’en a que 13. Le douanier me dit simplement, votre vaccin ne sera valable que demain, mais je ne vais pas vous forcer à remonter cette pente, un jour ce n’est pas très important. Ouf, je passe !

Immédiatement, je sens le contraste, la Croatie est moins riche et cela se voit à de nombreux petits détails. Les maisons sont moins finies, les voitures sont un peu plus vieilles, les magasins plus sobrement achalandés, les prix sont un peu plus bas… Je m’arrête dans un bar pour boire un verre, je n’ai pas de monnaie locale, mais on accepte les euros. Et je pense changer un billet de 20 histoire de disposer de quelques Kuna, jusqu’au prochain distributeur. Mais quand je veux payer mon verre, la jeune barmaid me dit qu’il m’a été offert par le cyclo de la table d’à coté. Malheureusement le barrière de la langue ne nous permet pas de communiquer vraiment, mais l’échange est sympathique et augure de bonne chose quand à l’accueil local. Je reprends la route calmement. Le soir, à la sortie d’un village je m’arrête à coté d’une maison pour demander de planter ma tente dans le verger. Je suis accueilli par S. qui ne parle pas anglais mais pratique un très bon français sans accent, je le félicite. Il me dit pudiquement qu’il a été à l’école en France de 3 à 16 ans. Mais manifestement n’a pas envie de s’étendre sur le sujet. Il a environ 35 ans, vit avec sa grand-mère (ou peut être sa mère prématurément vieillie par les difficultés de la vie). Je sens bien que je ne dois pas poser de questions, mais il m’est assez facile d’imaginer dans quelles conditions S. s’est retrouvé en France pour ses années d’enfance. Je suis ému, ce n’est que mon premier contact avec la réalité dure d’un passé récent de ce pays. Je suis ému aussi par la générosité de S. et de sa maman qui viennent à plusieurs reprise vérifier que je n’ai besoin de rien. Leur maison ne respire ni la richesse, ni la joie, mais leur accueil est touchant. J’ai pris l’habitude de demander leur adresse postale à mes hôtes pour pouvoir, plus loin sur ma route leur envoyer une carte postale pour les remercier de leur accueil. S. est réticent à me la donner et me demande pourquoi d’un air un peu inquiet, après lui avoir expliqué mon intention, j’obtiens l’information mais il me demande de ne pas la partager, c’est la raison pour laquelle il apparait anonymement dans mon récit. Le soir je reçois de mon amie « Marie en Vadrouille » qui est un peu devant moi à vélo un message m’invitant à télécharger une application renseignant les champs de mines qui marquent encore les lignes de front dans le pays. Un ami qui fut « Casque Bleu » ici m’avait prévenu, en Croatie, attends toi à prendre une claque, je ne m’y attendais pas si vite, c’est un peu la principe de la claque. Je suis ému et je relativise beaucoup de choses. Et ça ne fait que commencer, je ne suis dans le pays que depuis quelques heures et encore loin des zones de front. 

Le lendemain matin, alors que je prends mon petit déjeuner à l’ombre près du petit magasin du village, une dame âgée qui en sort vient me proposer la moitié de son pain et s’enquérir d’éventuel besoin que j’aurais, là encore la langue fait barrière mais ce n’est pas l’essentiel. Je suis toujours dans l’émotion intense face à la générosité de ces gens qui n’ont pas grand chose mais viennent le partager. Je n’ai besoin de rien, l’échange de sourires me suffit. Je reprends la route vers le littoral où j’espère prendre une journée de repos pour écrire, ce que je fais aujourd’hui, et visiter les îles côtières. En chemin, je croise Alina et Heïko, un couple d’allemands à vélo avec qui j’échange quelques mots, même si nous ne roulons pas ensemble, nous nous suivons et nous retrouvons le soir au camping. Soirée sympathique d’échanges entre cyclos, j’en profite aussi pour me lâcher un peu dans la cuisine et nous prépare une recette d’inspiration sénégalaise, un délicieux poulet yassa au citron. Heïko me demande comment je trouve l’énergie pour cuisiner après une journée de vélo. La réponse est assez simple, en plus d’être l’énergie de mes muscles, la cuisine est celle de mon neurone ! 

La traversée de l’île de Krk (ne me demandez pas comment ça se prononce, moi les mots sans voyelles j’abandonne) est très éprouvante. La chaleur est intense, la route au trafic infernal me contraint de passer plus de temps dans mon rétroviseur qu’à profiter du paysage. Les plages sont tellement surpeuplées que des gens ont installés leurs serviettes de bains jusque sur les trottoirs et les pistes cyclables. Je respire plus de gaz d’échappement que je n’en ai émis dans ma vie. La route goûte littéralement le diésel. Je pense que je ne vais pas tarder à remonter en montagne, loin de l’effervescence côtière. Demain je prends le bateau… A suivre… 

De Poffabro (I) à Ljubjana (SLO)

Avant de partir de Poffabro, je comptais me coucher tôt et passer une longue nuit pour être en forme. C’était sans compter sur Omar, le voisin. Motard, épicurien et charcutier amateur, des ingrédients qui ont forcément provoqué la rencontre. Omar a entrepris de me faire gouter tous les vins du Friul avant que je parte, j’avoue que j’ai un petit faible pour les vendanges tardives. J’aimerais bien aussi, être grippé à Poffabro, son remède anti grippal consiste en une macération de fruits sec dans de la grappa ou du cognac. C’est bon, mais ça fini de m’achever. 

Je pars donc en mode « diesel » pour une étape principalement descendante dont la seule réelle difficulté est de gérer la chaleur des plaines. Je visite les petites villes et les églises de Maniago et Spilimbergo. Dans cette dernière cité, je rencontre une équipe cycliste paralympique mixte, ils sont impressionnés par mon vélo et moi par les leurs. J’essaie d’en savoir un peu plus sur leur projet, ils font, semble t’il, un tour d’Italie en promotion des handisports, j’essaie de poser des questions, mais quasi aucune de mes interrogations ne reçoit de réponse autre qu’une question par rapport à mon voyage. Avec la team technique, à 10 contre un, je fini par capituler. Je ne saurai pas grand chose de leur projet.

Je reprends la route, en direction du jardin de Francesco, un hôte « Warmshowers » chez qui je passe une belle soirée à refaire le monde. Francesco a découvert le voyage à vélo un peu par hasard suite à une rencontre en Asie, il acheté un vélo et fait un voyage d’un an. Son rêve maintenant, vivre en quasi autarcie avec son potager et ses poules pour lesquelles il construit un abris avec des meubles de récupération. Chouette soirée, chouette rencontre. 

Je reprends la route, toujours en plaine vers Udine, où je compte tenter de faire un test Covid rapide pour passer la frontière Slovène. Oui mais !!! Si les résultats sont rapides, les tests de la sont pas, 24 ou 48 heures d’attente. Tant pis, je n’ai pas envie de passer 48h à Udine et de dépenser une fortune en logement (pas de camping, pas de réponse des warmshowers contactés). Je reprends la route, normalement la preuve que j’ai sur moi d’avoir reçu une dose de vaccin est suffisante pour une entrée légale en Slovénie, je me muni quand même d’un test rapide, que je ne sortirai qu’au besoin… Après une très longue pause à l’ombre, pour laisser passer les heures les plus chaudes, je roule calmement et dors pas loin de la frontière. 

Je n’aime pas les frontières, déjà rien que ce terme à consonance militaire et nationaliste me stresse. J’ai toujours une petite appréhension à l’approche de ces lignes fictives et conventionnelles qui séparent les hommes avec un arbitraire qui se révèle souvent plus glauque encore quant il s’agit des limites de l’ancien bloc de l’est. Je n’aime pas plus les douaniers, responsables des contrôles de cet arbitraire. C’est donc légèrement stressé que je démarre le matin, même si je sais que je ne quitte pas l’Espace Schengen, je me dit que la « petite grippe pangoline qui rode », aurait pu provoquer l’installation de nouveaux contrôles. Il n’en est rien, je passe la frontière, et je descends vers la petite ville de Kobarid, où j’apprend mes premiers mots indispensables de la langue locale. Je retrouve avec le sourire les consonances slaves que j’adore et les petites saucisses épicées et violemment aillées dont je fais mon pique nique. Dès la frontière les paysages agricoles ont un peu changé, les parcelles sont plus petites et les cultures plus variées semble nettement moins intensives. Je remarque aussi l’omni-présence de jolis potagers aux légumes appétissants. 

Je reprends, sans me presser la route de Bovec, puis en direction de la vallée de la Soča et du col de Vršič. A la sortie de Bovec, je vois devant mois un sacochard, un peu plus léger que moi mais fort chargé quand même. Je tente de le rattraper, il est peut être dans le pays depuis plus longtemps que moi et j’espère échanger des informations et peut être partager un moment de route. Je pars en « chasse patate », je me rapproche doucement sans trop forcer. Je grappille mètre par mètre sans me mettre dans le rouge, je sais que, chargé comme un poids lourd, je n’irai pas significativement plus vite en augmentant mes efforts. Il reste 100m, 50, 20, 5… je tente un « bonjour ». Il se retourne, me voit, monte sur son vélo en danseuse et accélère, j’abandonne la poursuite et je le laisse filer, dommage !

Plus j’avance, plus la route est belle, les paysages deviennent même époustouflants, je longe la plus belle rivière que j’ai jamais vue. La nature de plus en plus sauvage et la couleur turquoise lumineuse de l’eau, caractéristique des roches karstiques de la région est splendide. Je cherche à installer ma tente dans une prairie ou l’autre, chez l’habitant. La région est probablement beaucoup trop touristiques et chacun m’envoie vers l’un des nombreux camping. Je fais finalement une pause d’un jour dans l’un d’eux. 

L’après midi, après avoir écrit les lignes qui précèdent, le moral plonge un peu, je m’ennuie seul dans le camping, mais mon corps à besoin de repos, et ne rien faire c’est compliqué. Je décide donc de me faire une expérience, la cuisine du camping est équipée d’une plancha au gaz, je tente un pain avec une pâte légèrement huilée à l’huile d’olive, ma pâte est un peu sèche, le pain ne monte pas bien, mais le résultat est prometteur. Et je passe finalement une soirée agréable autours du feu avec quelques touristes venus de différents pays d’Europe. 

Le lendemain, les choses promettent d’être sérieuses, tout le monde me le répète depuis quelques jours, les pentes du col de Vršič sont redoutables. Pendant le premiers km, je flâne, ça monte légèrement, mais rien de vraiment impressionnant, la rivière tantôt large, tantôt très étroite et rapide est toujours aussi belle. A 9km du sommet environ, tout change, un panneau annonce 14% sur le reste de l’ascension. C’est plutôt un bon 10% de moyenne avec des passage nettement plus pentus, j’avance doucement, profitant de nombreuses pauses pour admirer les paysages et reprendre mon souffle. La circulation n’est pas trop dense, et je suis même très agréablement surpris du comportement routier des locaux et des touristes étrangers. La plupart des véhicules me dépassent plus que prudemment, les chauffeurs patientant même sagement derrière moi quand la visibilité n’est pas suffisante. Beaucoup m’encouragent. A vrai dire, le pire, ce ne sont pas les voitures elles même, mais plutôt leurs odeurs, les gaz d’échappement, certes, mais surtout l’odeur acre, collante et persistante de freins ou d’embrayages cramés. Je déteste cette odeur, qui irait jusqu’à me donner la nausée et qui me vaut d’ailleurs quelques pauses supplémentaires, souffle coupé. 

La descente est raide elle aussi, et les virages en pavés nécessitent d’y aller prudemment. Je freine beaucoup et mes jantes chauffent en proportion. Je fait, là aussi, quelques poses pour les laisser refroidir et éviter l’éclatement d’un pneu. A la boucherie, je découvre des « Bonhinjska Zaseka », sorte de « rillettes » locales mais réalisées sur la base d’un mélange de lards frais et fumés, avec beaucoup d’ail. L’idée me séduit pour un bon pique nique, ça tient au corps. De retour dans la vallée s’ouvre une jolie voie verte le long de laquelle je dors près d’une buvette dont la patronne a laissé pour moi l’accès à l’eau et à la toilette. Le bivouac parfait, avec même une bière avant de monter la tente. 

Je me suis fait avoir par le dimanche, tout les magasins sont fermés, je n’ai plus grand chose dans mes réserves et c’est donc presque à jeun que j’attaque le col de la journée, bien raide lui aussi. Heureusement, à mi-montée une ancienne station de sport d’hiver aux improbables vestiges de remontées mécaniques en bois, et son auberge me permettent de me restaurer et d’atteindre finalement le sommet sans trop de difficultés. Le soir, je pensais dormir près du lac Bohinjsko Jezero, mais une météo d’averses me décourage un peu. Je demande à un paysan pour pouvoir planter ma tente à côté de son luxuriant potager. Il m’ouvre sa grange au sec, seule consigne, ne pas faire de feu, ne pas cuisiner. Je me restaure donc d’une choucroute locale fort grasse (cuisinée avec des « grattons » semble t’il) mais réparatrice à l’auberge du coin. J’y rencontre un couple de routard français avec qui je passe une bonne soirée à parler de voyages. 

Au réveil, il ne pleut plus, mais le plafond bas me décourage de passer par le col dans le brouillard, et je prends donc une grand route, souvent dotée d’une piste cyclable en direction de Bled et Kranj, les slovènes sont toujours aussi cool au volant. En route, je croise un duo belgo-italien de cyclotouristes avec lequel j’échange quelques mots, nous nous connaissons déjà de loin par Facebook interposé. Je campe dans l’espace naturiste d’un camping, ce qui me permet de faire intégralement la lessives de ma sacoche garde robe. J’en profite aussi pour faire, une première tentative à revoir, de pâtes fraiches à cuire sans eau au bivouac.

Je reçois relativement peu de réponse aux messages que j’envoie sur le réseau Warmshowers, mais Tiane, une de mes contacts Facebook, m’a gentillement recommandé de passer une soirée à Skofja Loca chez Igor et Mateja. Ce que je fais après une étape courte et une sympathique visite de la vieille ville. Nous passons la soirée à discuter en anglais et en français. Je repars donc avec beaucoup d’informations utiles pour la suite de mon itinéraire et pour la visite de Ljubjana. Igor est passionné de montagne, à pied et à vélo l’été, en patin à glace l’hiver. Il écrit des livres, richement illustrés qui proposent des itinéraires prometteurs, mais je ne lis pas le Slovène. Je repars aussi avec une liste impressionnante de choses à gouter. 


Je passe quelques jours à Ljubjana, pour m’y reposer un peu. J’en profite pour me renseigner au centre de vaccination et je parviens à convaincre de me faire offrir ma seconde dose, après quelques coups de fil à la hiérarchie. Toujours ça de pris pour les prochains passages de frontières. Ljubjana, ne me séduit pas particulièrement d’un point de vue esthétique mais la ville est agréable et y circuler, tant à vélo qu’à pied est un vrai bonheur. Presque partout, le « bruit » dominant est celui des oiseaux qui nichent dans les nombreux espaces verts. 

Je reprends la route lundi vers les montagnes… à suivre… 

La carte depuis le départ le 1 juillet 613km.

210 km de montagne pour commencer…

Un des mes amis Facebook, m’a invité à passer par sa maison à Poffabro dans les Dolomites. Je savais évidement qu’en acceptant je ne choisissais pas la route la plus simple. Malgré le poids de mon chargement, j’aime les routes en lacets et les montagnes, alors je n’ai pas beaucoup hésité. Merci encore à Bruno pour sa généreuse proposition.

Premier paysage, premières montagnes vers Asiago

J’ai donc quitté Pradipaldo en direction de Asiago, la journée devait commencer par une montée d’une dizaine de km après lesquels je pensais atteindre un plateau où les dénivelés se calmeraient un peu. Pas vraiment, ça grimpe quasi sans arrêt pendant 17 bornes. Je me lance dans l’exploration des fromages locaux et m’arrête dans les épiceries et « agro-tourismo » pour découvrir. Covid et règles générales d’hygiène m’empêche évidement de visiter les ateliers de confection et les caves d’affinage comme j’aimerais le faire. Mais qu’importe je goute à tout. De bons fromages d’alpages aux pâtes cuites et pressées, affinés plus ou moins longuement.

Fromages locaux

Je trouve particulièrement intéressant chez un producteur de pouvoir gouter le même fromage à plusieurs stades d’affinage. Etonnamment, ce n’est pas toujours le plus vieux, parfois fort dur et sec que je préfère, mais c’est celui qui conserve le mieux dans les sacoches et dont le rapport, poids/volume/calorie est le plus intéressant pour le cycliste itinérant. Les produits de boulangerie de la région me semblent par contre sans trop d’intérêt, des petits pains de pâtes roulées, sans goût, qui sèchent très vite et tombent en miettes. Je demande souvent des petits pains « morbido », mou et tendre, qui n’ont pas beaucoup plus de gout mais qui conservent mieux dans mes sacoches.

Plateau d’Asiago
No comment!

L’orage menace, j’ai fait 25km et près de 1000m de dénivelé, et je campe près de Gallio. Heureusement, il me reste du fromage, du pain et quelques noix dont je fais mon diner sous la tente. La pluie me berce, je m’en dors comme un bébé. 

Je quitte tôt le camping, après avoir négocié et obtenu un tarif spécial cycliste seul et « senza macchina », ça ne semble pas être une habitude dans la région, il faut dire que je n’ai pas croisé le moindre sacochard à l’exception d’un couple de bikepackeurs trop pressé pour saluer. Les paysages sont sublimes et je longe dans un premier temps les balcons du plateau d’Asiago. Je roule lentement, sans forcer, je profite. S’en suit une magnifique descente 20 bornes, 20 épingles à cheveux. Fabuleux ! Mon chargement m’oblige à y aller prudemment et à faire une ou deux poses photos qui ont surtout pour principal objectif de laisser refroidir les jantes pour éviter l’éclatement d’un pneu. Prudemment dis-je, j’ai même racheté un casque, chose que je n’utilisais plus depuis de nombreux mois… Et fait exceptionnel je le porte!

20km, 20 épingles…

Au bas de la descente, un panneau annonce le marché hebdomadaire, mais il est déjà fort tard, la fermeture approche, j’accélère espérant y trouver mon repas de midi. Le pain est toujours aussi fade, mais je l’accompagne d’une salade de poissons au vinaigre et aux oignons, proche parente sans doute des « sarde à la soar » que j’avais dégusté à Venise. Je remonte ensuite la vallée de la Brenta par l’ancienne route, fort agréable et jolie. Souvent je me dis, tiens je bivouaquerai bien là, en général un panneau trop explicite l’interdit et m’empêcherais de jouer le naïf si toutefois j’étais découvert. Quand en plus, il n’y a pas de panneau annonçant une surveillance par caméra, caméra que je ne vois jamais, mais compte tenu du prix élevé des amendes dans la région en cas de « camping sauvage » je préfère éviter. Je vise les seuls campings répertoriés sur ma route au bord d’un lac, pour les atteindre, je dois passer un pont à l’entrée duquel une barrière bloque le passage, munie d’un panneau tout aussi explicite, « danger, interdit à tout véhicule et piétons ». Les cartes en ligne renseignent un pont un peu plus loin, je continue mon chemin, alors que je m’apprête à traverser, un monsieur m’interpelle. « Le pont mène à l’autoroute et vous ne pouvez pas y aller à vélo », « Ok mais l’autre pont est fermé et interdit », « Oui il est interdit, mais c’est la seule solution qui permette de traverser la rivière aux cyclistes et piétons, vous pouvez y aller »… OK ! Pour une fois que je tenais compte spontanément d’un règlement ! 

Vallée de la Brenta

J’arrive en fin d’après midi dans un camping, je demande le prix. 21€, la dame me montre le document avec le tarif « officiel » qui mentionne clairement « forfait deux personnes avec voiture tente ou caravane», c’est un tarif, douche comprise, il ne manquerait plus que ça ! Je tente une négociation, la dame sympathique comme un gardien de goulag stalinien, me dit que c’est le seul tarif possible. Je repars vers un autre camping un peu plus loin, 34€ ! Non mais ils sont dingues ? C’est à nouveau non négociable, évidement ! Je suis dans un endroit fort touristique, et à nouveau, en apparence au moins, fort interdit en matière de bivouac. Va pour le camping le moins cher des deux, pas trop la choix. Je décide évidement de ne rien consommer d’autre, me dispense de ma petite bière de fin de journée et je me prépare un risotto de cèpes lyophilisé avec mon bidon d’eau du robinet. Le foot, ne m’intéresse pas, mais mes sympathiques voisins retraités et italiens m’invitent à venir le regarder avec eux, j’accepte. Ce soir là je dois être un des seuls belges à avoir gagné, ils m’offrent à boire pour me consoler.

Entre Vajont et Poffabro, vue du Camping

Je reprends la route tôt le matin. Je n’ai pas la moindre idée de ma destination pour le soir, je pense voir où je serai vers 15h. J’ai assez mal dormi, et je ne me sens pas en super forme. Vers 11h du matin déjà, j’ai fait 30 bornes, j’envoie même un message disant que je n’en ferai pas 40, que je n’avance pas et que je vais commencer à chercher un endroit pour dormir. Mon parcours par Feltre et Belluno longe une grand route très passante, bruyante, assourdissante même. Des voitures à haute vitesse me frôlent sans cesse. Le moral plonge, je n’avance pas et n’y prend aucun plaisir. Je ne profite même pas de la vue sur les montagnes à ma gauche, le nez dans le guidon, l’oeil dans le rétroviseur, je déteste. Ça grimpe presque tout le temps, pas assez fort pour que cela se voit ailleurs que sur l’altimètre. Le genre de faux plat où l’on se traine avec l’impression de ne pas avancer et de fournir des efforts pourtant conséquents. Mon impression de coller à la route m’amène à aller vérifier la pression de mes pneus dans une station, ce pourrait être une explication, mais tout est normal. Les villes traversées semblent complètement dénuées de charme… Je m’ennuie, je me force à avancer pour sortir de là, comme je continue à grimper en direction de la montagne, je me dis que ça sera mieux plus loin. Vers 14h30 j’ai passé Ponte Nelle Alpi ça commence à devenir dur sur le vélo, j’en suis déjà à 65 bornes et une dénivelée non négligeable. J’envisage de demander à un habitant ou l’autre l’autorisation de dormir sur son bout de terrain, je n’y parviens pas. Non seulement le coin m’est tellement peu sympathique que je n’en ai pas trop envie, mais je n’ose simplement pas demander aux gens. Notes pour l’avenir, il va falloir que j’apprenne ! Et jusque Longarone, le paysage ne change pas, les villages sans âme moches, modernes, la route bruyante, je comprendrai un peu plus loin que la région a été dévastée par la catastrophe du barrage de Vajont en 1963 et que ceci explique probablement cela.

Poffabro

A Longarone, j’ai 70 bornes dans les jambes et déjà bien plus de 1000 mètre de dénivelée, je suis cuit, mais je n’ai pas envie de m’arrêter dans cet endroit qui me plait si peu. Je décide d’attaquer le col vers le barrage de Vajont (désaffecté) et le col qui se trouve un peu au dessus. Nez dans le guidon, faisant un pause tout les km, je grimpe. Après le barrage, la région redevient jolie, mais je suis trop fatigué par en profiter vraiment, j’ai mis le cap sur un camping de l’autre côté du col. J’avance, la tête vide. Dans la dernière descente, je ne suis plus vraiment concentré, je suis vidé, et comme diraient les commentateurs sportifs, je manque un peu de lucidité, j’ai d’ailleurs oublié de remettre mon casque au sommet. Je freine un peu tard à l’approche d’une épingle, je me fais un peu peur mais ça passe de justesse. L’adrénaline aidant je me concentre sur les deniers km. J’arrive au camping, liquidé, je mange vite fais et je vais dormir. Près de 90km et un peu plus de 2000m de dénivelé selon ma montre, avec mes presque 75 kg de chargement, je suis Hors Service. La pluie reviens me bercer pour la nuit. 

Poffabro

Je repars calmement et bien reposé pour une étape qui commence par 25km de descente (coooool!), sans presque un coup de pédale, sauf pour redémarrer à chaque pause paysage et photo. Je longe une belle rivière aux magnifiques teintes turquoises. A partir de Barcis et de son lac un peu trop touristique à mon gout, les choses de corsent, les 6km de montée vers le col qui permet d’accéder à Poffabro sont terriblement pentus et mes muscles bien fatigués de la veille. Doucement j’arrive cependant au sommet et je rejoins la maison de mon ami avant la pluie. Le village, classé Unesco est magnifique et j’y prend une bonne journée de repos.  

A suivre…

Toujours près de Bassano

Je suis toujours près de Bassano dans la maison d’une amie, je profite pour découvrir la régions, à vélo ou à pied, mais surtout pour écrire beaucoup dans ce qui je l’espère deviendra un livre de recettes de cuisine simples et adaptées au bivouac. Évidement je fais quelques tests culinaires avec un certain succès, en particulier quelques risotti et un far breton aux fraises des bois.

Quel Parfum !

Succulent, ça faisait longtemps que j’avais envie de me lancer dans des préparations de gâteaux au réchaud. La maison que j’occupe se trouve dans les collines environ 450m plus haut que Bassano et mon entraînement principal consiste à aller faire les courses et à remonter 2 ou 3 fois par semaine avec les sacoches pleines de légumes et de boissons, la pente est honorable oscillant entre 6 et 10 %. L’idéal pour se réhabituer à grimper doucement et surtout pour acclimater mon corps à l’effort sous la chaleur. 

Far breton aux fraises des bois. Cuisine de Bivouac

Depuis quelques jours mon dérailleur qui a déjà été tordu et redressé un ou deux fois donne vraiment des signes de faiblesses, il faut dire aussi qu’un maladroit a réservé Grimp’tout d’un violent choc de charrette de super marché, le dérailleur tombé sur une bordure a pris cher ! Je décide de profiter d’une de mes balades en villes pour tenter de faire réparer.

La ville, tout en bas…

Trois options s’offrent à moi. Premierement la grande marque bleue, française bien connue, je préfère éviter, j’ai toute les chances de tomber sur un mécanicien qui n’y connaît pas grand chose et dont l’âge me laisse déjà supposer que les shifter non indexés de Grimp’tout seront pour lui une énigme antique. Deuxièmement, un magasin qui semble bien achalandé de toute les grandes marques modernes et de beaux vélos full carbone, j’hésite. Troisièment, un petit bouclard dont l’officine ne paie pas de mine, mais où j’ai l’intuition que je vais tomber sur un mécano compétant. Je choisi évidement ce dernier, sans avoir la conviction qu’il disposera des pièces had hoc. Je tente ma chance et je fais bien.

Mécanicien de choc

Non seulement le mécanicien est compétant, sympathique et souriant, il accepte de réparer immédiatement et ne me pousse pas à le dépense. Il tente dans un premier temps de démonter le dérailleur pour le redresser, je n’y crois pas trop, mais j’apprécie la démarche qui consiste à ne pas, par défaut, me vendre une pièce neuve. Il remonte, ça marche, mais ce n’est pas parfait… Je décide quand même de remplacer la pièce défectueuse compte-tenu des km qui m’attendent. Il s’excuse dix fois, il n’a pas de grande marque, mais une sous marque qui fonctionne bien, et dont le prix est plus que raisonnable. Avec des shifter indexé modernes j’hésiterai. Mais avec mon système à l’ancienne, je ne doute pas trop que ça fonctionne bien. J’en profite pour faire changer aussi les câbles et gaines qui ont bien vécu. Pendant qu’il travaille nous discutons voyage dans un mélange d’italien, d’anglais et de roumain, on se comprend c’est le principal. Je passe vraiment un bon moment dans son officine dans laquelle le port du masque est « interdit », le patron m’explique qu’il se vaccine à coup de Marlboro.

Pendant la réparation, un cycliste tout fluo, en vélo course carbone arrive, il entre, ne salue pas, mais demande une réparation urgente. D’un air bougon qui me rapelle mon pote Rossa de Fun Bike à Bruxelles, il envoie le gars se faire voir, lui affirmant être occupé sur le vélo d’un voyageur et que c’est pour lui beaucoup plus important que celui de quelqu’un qui n’est pas capable de dire bonjour en entrant. Je me marre. Je repars avec Grimp’tout réglé comme une montre suisse, les rayons retendus et parfaitement équilibrés… Et sans que ça ne me coûte un bras. Comme le disait un grand voyageur, bien connu dans le monde du vélo, mais dont je terrai le nom parce qu’il a vraiment mal tourné, étant devenu candidat RN aux élections régionales, le comble pour un tourdumondiste à velo. Il faut toujours voyager avec un vieux vélo, car chaque panne est l’occasion d’une belle rencontre… 

Pradiplado

Jeudi, je prendrai la route vers les montagnes, direction la Slovénie.  Ça va grimper un peu…

Nord de l’Italie et visite de Venise

Quelques nouvelles… Je suis en Italie, où j’ai rejoins pour quelques jours une amie qui m’héberge et que j’aide, comme je peux, à la rénovation de la maison qu’elle a achetée dans les collines près de Bassano del Grappa. L’une ou l’autre balade à vélo étant aussi au programme, ainsi que penser beaucoup (trop) à la suite. La région est superbe et la vue de la terrasse sublime. Au loin sur le sommet d’une butte, une église me fait de l’œil depuis mon arrivée, elle n’est pas là haut par hasard, elle n’est pas le centre d’un village entouré de cultures et traversé par un ruisseau. Je suis convaincu que sa position a une autre justification historico-spirituelle. Vue de loin le lieu dégage une certaine énergie qui me donne l’envie d’aller voir. Il n’y a pas de hasard, je me renseigne pour préparer un itinéraire, l’église se nomme San Luca, « Saint Lumière », je ne serais pas étonné, que le l’endroit ait été déjà un lieu sacré bien avant de devenir un lieu de culte catholique, les religions fonctionnent souvent sur la mode du coucou en s’installant dans le nid d’autres cultes. En tout cas, San Luca m’attire et j’y vais. De près c’est nettement moins joli que de loin, l’église n’a rien d’original, mais la balade est vraiment sympathique et sortir le vélo me fait vraiment du bien. 

Je profite d’être là, pour aller prendre le train et visiter quelques jours Venise, une ville que je n’avais jusque là fait qu’apercevoir vaguement lors d’un voyage scolaire à 11 ans. Autant dire que je n’en avait rien vu. Le Covid a parfois du bon, Venise est presque vide de touristes, et je m’en délecte pleinement. Pas de file d’attente pour les visites, pas de vaporetti surchargés, des tarifs abordables pour les logements. J’avais le souvenir de la place San Marco avec une odeur de transpiration, on en est loin, ça sent la lagune et dans de nombreux quartiers, le bruit dominant est celui des oiseaux. Je prends beaucoup de plaisir à me perdre dans les ruelles des quartiers plus populaires à m’arrêter dans quelques bars locaux pour un Spritz ou l’autre. Suivant les conseils d’un ami, j’entre aussi dans de petites épiceries « qui ne ressemblent à rien », mais où il est possible de goûter les préparations traditionnelles aux goûts sympathiques. Dans les Osterie, j’ai un petit faible pour les mets locaux dont je me réglage. En particulier, les « sarde a la soar », des sardines cuites aux oignons blancs et longuement marinées dans du vinaigre, un plat de conservation traditionnel que les marins emportaient sur les bateaux et qui contribuait à lutter contre le scorbut lors des longs voyages. Je goûte aussi avec plaisir à plusieurs version de « fegato a la venetiziana » une préparation de dés de foie de porc ou de veau (suivant le standing de l’endroit ou la volonté d’arnaquer le touriste) aux oignons. Constatant ainsi, que ma recette empirique de foies de volaille n’en est qu’une variante, il n’y a jamais assez d’oignons. Je ne néglige pas non plus les jeunes artichauts, cultivés dans la lagune et marinés à l’huile. Miam ! 

Tout ça évidement sans négliger de voir malgré tout quelques incontournable. Le palais des Doges principalement, me séduit assez peu. Je ne suis pas fan de l’art baroque surchargé, ni du « bling bling » dont les riches semblent de tous les temps friands. Les grandes salles du palais sont plutôt chez moi, génératrices d’une fatigue visuelle voire d’une nausée occulaire. Tout ça est trop, beaucoup trop! A vrai dire, la partie de la visite que je préfère se passe de l’autre côté du Pont des Soupirs, dans les anciennes prisons. Bien sûr, ce n’est pas un endroit dans lequel on est bien, on y ressent clairement les tonnes de souffrances qui ont ici été vécues par beaucoup de monde. Mais pour le visiteur que je suis, aux yeux fatigués par trop de baroque, les prisons sont un lieu de repos. Le décor est sobre, pas de fioritures, le bâtiment est plutôt joli et les lignes pures y sont agréables. J’y passe un certain temps, sereinement à méditer calmement. Comme souvent je m’interroge sur les écarts entre l’exhibition des plus riches et le coût que cette exubérance a sur les plus démunis.

Finalement,. Les choses n’ont pas tellement changé. Dans les rues et les escaliers des ponts, on croise beaucoup de petites gens, porteurs des bagages de touristes nantis qui se rendent à leur hôtel en taxi ou en gondole. Le service de nettoyage de la ville est aussi impressionnant, se sont principalement des femmes de petite condition qui circulent dans la ville, tirant ou poussant de très lourdes charrettes dans les ruelles et les escaliers. Je n’ose même pas imaginer le salaire qu’elles reçoivent pour ce travail ingrat mais indispensable qui laisse derrière elles une ville propre et agréable. Pendant que les hommes de leur service pilotent les bateaux poubelles et leurs grues dans un travail qui semble nettement moins pénible en tout cas physiquement, je n’ai pas dit plaisant !

Je profite aussi largement de mon forfait illimité sur les vaporetto pour aller visiter les îles des alentours. Murano, me déçoit, ce n’est pas moche, mais chaque maison est une boutique de verre et elles se ressemblent toutes. Quelques jolies choses cependant, cachées sous un fatras de brols à touristes dont la fonction principale sera certainement de prendre la poussière une fois rentré à la maison. Le verre est évidement fort bien mis en valeur par de savant éclairages piégeux, qui laisse imaginer à l’acheteur quelques chose de magique qui une fois posé sur la cheminée du salon ne sera plus qu’un petit machin terne. Burano par contre, une petit île de pêcheur et de maraîchers est pleine de charmes et j’y flâne longuement. Les rues colorées presque vides sont un vrai plaisir. Entre les boutiques de « souvenirs », une boucherie me fait un de l’oeil. Sur la vitrine, un panneau grossièrement écrit à la main en dialecte local, « GAVEMO LA COPPA DE TESTA », il n’en faut pas beaucoup plus pour que j’y entre, j’ai trouvé mon pique nique. Cela fleur bon l’artisanat et la recette personnelle du charcutier, je le soupçonne d’avoir ajouté dans sa préparation quelques morceaux de « culs » de jambons émincés qui apportent un parfum fort intéressant au produit. Je retiens l’idée.

En ville, j’entre aussi, « clandestinement » dans les salles de cours de l’académie des beaux arts. L’ambiance détendue et créative y est fort agréable. Partout, ça dessine, ça grave, ça sculpte, ça modèle, un réservoir de talent et de travail mêlé d’insouciance incite à lâcher prise et à quelques déclenchement de mon appareil photo. 

Venise c’est aussi une des portes européenne historique vers l’Orient et la route de la soie. L’architecture métissée qui en découle est jolie, variée, parfois surprenante avec des parfums qui évoquent Byzance, Samarcande et plus loin encore… Comme une invitation au voyage sur la via de la seta. Je fais relativement peu de photos classiques de la ville, Internet en regorge. J’essaie plutôt de saisir des ambiances, malgré une lumière violente « en douche » qu’il est difficile de maitriser. 

De retour près de Bassano del Grappa, je me prépare doucement à prendre la route vers l’ex-Yougoslavie. 

A suivre… 

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A bientôt 

Cyclopathe Brownien