De Sremska Mitrociva (SRB) à Drobeta Turnu Severin (R0)

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Après deux nuits passées à Sremska Mitrovica pour écrire le récit précédent et profiter un peu de la ville, je reprends la route sans vraiment d’objectif défini, si ce n’est, celui de passer voir un ami à Belgrade. Je programme comme d’habitude, mon GPS en mode « vélo récréatif, le plus joli » sur mon application préférée (RouteYou) et je roule sans me presser. Le paysage est plat, les villages fort distants les uns des autres et je musarde, un petit vent dans le dos, sur des routes en bon état. Sans m’en rendre compte j’avance bien. Les villages se suivent et se ressemblent, ils sont plutôt sympathiques. Je suis en mode touristique. Les champs alternent entre maïs, tournesol et tabac, quelques grandes fermes de cultures maraîchères aussi, beaucoup de tomates dans les serres près des villes. 

Dans les villages les jardins privés sont cultivés de jolis potagers si bien que les petites épiceries de campagne vendent peu de légumes, chacun produisant les siens. J’ai dans l’idée de bivouaquer au coin d’un champs bien avant Belgrade et je cherche donc de quoi me préparer ma portion quotidienne de vitamines. Me voyant sortir bredouille d’un magasin, un monsieur me demande en français ce que je cherche. Il m’offre des oignons, des tomates, des poivrons et un melon de son jardin. Nous discutons un peu, pas longtemps, parce que je sens qu’il m’entraîne vers des sujets politiques. J’évite vraiment d’avoir à exprimer, sous quelque façon que ce soit, y compris non verbale involontaire, ce que je pourrais penser de la politique locale, de l’histoire ou de la religion. J’évite encore plus quand les opinions exprimées par mon interlocuteur sont à l’opposé des miennes ou des principes auxquels je souscris. C’est une de mes bases en chemin, éviter les sujets qui pourraient froisser ou dégénérer. Je reprends donc ma route en remerciant vivement pour les vivre que j’ai reçues.

Soudain, alors que rien ne le laissait prévoir, une barrière, à côtéd’elle, un soldat en arme ! Il semble assez peu se soucier de ma présence. Mais des panneaux laissent clairement comprendre qu’il est totalement inutile de tenter de passer. Camp militaire, propriété gouvernementale, passage et photos interdits. Je ne tiens pas trop à me frotter aux militaires serbes, je ne sors même pas mon téléphone pour consulter la carte, je fais demi tour jusqu’au village d’où je viens. Là je m’arrête et je fais le point. Je tente une nouvelle programmation du GPS qui veut à nouveau, par une autre voie me faire entrer dans ce fichu domaine militaire. Je note mentalement quelques repères sur la carte, j’éteins le guidage et je reprends la route en me fiant au soleil et à mon instinct. Je fais un large détour pour être sûr de ne pas me retrouver à nouveau dans la zone interdite. J’avance bien sans presque m’en rendre compte, si bien que finalement je ne suis plus qu’à quelques km de Belgrade. Je commence à ressentir la grande ville. La circulation se fait plus dense, les zones industrielles et d’habitations aussi. Je décide de rejoindre le centre où je loue un petit appartement pour deux nuits. 

Malgré une étape de plus de 100 bornes, je vais faire une longue promenade pédestre et vespérale dans la ville, le long du Danube et de la Sava. Je retrouve avec plaisir cette odeur caractéristique du fleuve les soirs d’été, une odeur que je suis incapable de décrire, mais que j’apprécie. Ça sent le Danube ! Par contre la ville est bruyante, assourdissante, beaucoup de bars-boites diffusent leur musique à de niveau proche de la douleur, c’est terrible ! Belgrade est aussi grouillante de flics en uniformes noirs, ça me séduit assez peu et fini de m’achever. Heureusement le lendemain grasse matinée, je n’ai rien de prévu ! Le soir, j’ai rendez vous avec Frédéric, l’ami d’un ami, qui travaille ici dans le cadre de la « coopération au développement » des pays candidats de l’Union Européenne. Nous passons une excellente soirée à refaire le monde et à confronter ce que je qualifierais de « nos humanismes pragmatiques ». Finalement une vision assez proche de beaucoup de choses malgré des parcours extrêmement différents, trempés par des voies diverses à la soupe de la réalité du terrain. Vraiment un bon, moment qui me fait du bien. Nous nous promenons dans le centre de Belgrade, je suis effaré de voir en vente libre des uniformes militaires à la gloire de l’armée Serbe. Je raconte à Fred que j’ai vu vendre des t-shirts à l’effigie de quelques puants nationalistes condamnés ou non par le tribunal international de La Haye. Il me dit que ce n’est que la partie immergée de l’histoire, dans les grands centres commerciaux de la capitale, les armes de guerre sont en vente libre. On trouve vraiment de tout, légalement, ou pas. Décidément le Serbie me met un peu mal à l’aise… 

Je quitte Belgrade, j’ai envie de sortir du pays, je n’accroche pas, le nationalisme ambiant m’empêche de profiter vraiment. Je prends la route par l’Eurovélo 6 qui longe le Danube puis par des routes de campagne aux interminables lignes droites. Dans un gros village, je vais au magasin faire le plein de quelques vivres, une jeune Rom portant son enfant dans les bras, entre en même temps que moi. Je vois dans la boutique les gens qui l’évitent et font des détours pour ne pas la croiser. Je vois une des employées de la caisse quitter son poste pour la surveiller. La jeune fille me semble d’une pauvreté extrême, elle est venu avec quelques dinars acheter des produits de première nécessité pour son enfant. A la caisse, je suis juste derrière elle, et malgré que je ne parle aucun mot de serbe, je fais comprendre à la caissière que je vais payer les deux boites de lait. Elle comprend très bien mon intention, mais me fusille du regard, manifestement ce que je m’apprête à faire, aider de mes petits moyens une jeune Rom, ça ne se fait pas. La caissière refuse que je paie les quelques centimes que la jeune fille à dépensé. La jeune fille ne comprend pas, j’ai même l’impression que l’idée qu’on puisse vouloir l’aider ne lui effleure pas l’esprit, elle est tellement victime de racisme et de rejets au quotidien que mon attitude aurait plutôt tendance à l’inquiéter. Devant le refus de la caissière et le stress de la jeune fille, je fini par laisser tomber.

Je passe la soirée près de la frontière, on m’invite à boire un verre. Est-ce moi qui les attire ? Mais revoilà, encore des discours nationalistes. Chaque fois que la langue ne fait pas barrière parce que mon interlocuteur parle soit un peu français, soit anglais, le conversation dévie. Au travers de l’ensemble de ces bouts de conversations évitées, je ressens, qu’autrement qu’en Bosnie, l’histoire récente a aussi laissé un traumatisme dans le pays, même chez les plus jeunes qui ne l’ont pas directement vécue. J’ai souvent l’impression que l’on cherche à me convaincre que l’image internationale de la Serbie criminelle n’est pas vraie. Que l’on cherche à tout prix à me faire aimer le pays. Comme si la jeune Serbie voulait se redorer le blason en minimisant les événements parfois jusqu’à les nier, le courant révisionniste serbe monte en puissance. En glorifiant quelque personnages fort peu recommandables à mes yeux. Ça n’est pas gagné, j’ai l’impression que les serbes essaient de faire aimer leur pays à tout prix, qu’ils souffrent de la réputation internationale de méchants qu’on leur a fait suite aux crimes de guerres commis et reconnus. Mais il s’y prennent par la voie qui, avec moi, n’a que peu de chances de mener à la réussite de l’entreprise. Jamais je n’ai entendu le moindre regret du passé, c’est plutôt la négation ou la minimisation qui prime. Même les plus jeunes sont fiers d’avoir eu Slobodan Milošević comme président, lui au moins respectait la grandeur de la Serbie me dit-on. Il me reste 14 km pour arriver en Roumanie, je commence à me faire impatient. 

Il pleut, mes sacoches réparées comme j’ai pu avec des collants ne tiennent pas le coup, à quelques km de la frontière, un rayon de ma roue avant se casse. Pas le top, j’envisage de prendre le train pour Timisoara et mettre tout ça en ordre. Il y a un train, juste de l’autre côté de la frontière, dans un peu plus de deux heures, je peux même trainer en route. J’arrive au poste de douane, vous savez que j’adore ça, les douanes. L’officier serbe est totalement antipathique, comme une dernière invitation à quitter le pays. Il veut tout savoir d’un air inquisiteur, agressif et suspicieux. D’où je viens, où je vais, ce que chacun de mes sacs contient. Il veut aussi savoir où j’ai dormi chacune des nuits que j’ai passées en Serbie. J’apprendrai plus tard sur un groupe FB que dormir en dehors des structures « officielles » est soumis à l’obligation de se déclarer au poste de Police le plus proche. Le douanier se satisfait de ma réponse quand je lui dit que j’ai dormi dans des lieux réservés avec « Booking ». Ouf, je passe. 100 mètres plus loins changement radical d’ambiance, le douanier est souriant, sourire décuplé quand je m’adresse à lui dans sa langue. Il veut aussi savoir d’où je viens et où je vais mais je le sens nettement moins dans le contrôle et plus dans l’intérêt humain. Ce qui se confirme quand il me parle de son propre vélo. Ouf je suis en Roumanie, direction la gare. 

Je vérifie l’itinéraire et l’heure du train tant que j’ai encore un peu de réseau avec ma carte SIM serbe, je n’ai évidement pas encore accès au réseau roumain. Départ du train dans 20 minutes, la gare est dans 5 km, j’ai oublié de tenir compte du changement d’heure à la frontière. Je me dépêche, espérant que la roue au rayon cassé tienne le coup. J’arrive à la station, une gare du bout du monde, pas de guichet, pas de distributeur, impossible de payer par carte ni de tirer le moindre Leu. Je demande des informations à une dame qui attend sur ce qui ressemble vaguement à un quai. Elle veut m’aider et payer mon billet, mais je refuse, je préfère d’abord tenter une négociation avec le contrôleur. Dans mon mauvais roumain dont le vocabulaire lointain n’est pas encore revenu en surface de ma mémoire, j’explique que je viens d’arriver en Roumanie, que je n’ai pas d’argent local et que j’ai des soucis avec mon vélo. J’explique que j’aimerais aller à Timisoara. Le contrôleur, m’invite à monter dans le train, il m’aide à embarquer Grimp’tout et le remorque. La ligne n’est desservie que par un autorail par jour qui se fraye cahin-caha, très très cahin et très très caha, un passage entre les arbustes qui tendent d’envahir la voie unique et en piteux état. La vitesse n’est pas supérieur à celle d’un cycliste, mais j’échappe à la pluie et au risque de casser d’autres rayons. J’adore les vieux trains roumains dont l’exploitation commerciale, complètement non rentable, aurait été supprimée chez nous depuis longtemps. Je m’attends éventuellement à ce qu’à l’arrivée le contrôleur m’accompagne à un distributeur pour que je puisse, plus ou moins officiellement, lui régler la facture. Rien de tout ça, il m’aide à débarquer Grimp’tout et à fixer mes sacoches, puis il me souhaite santé et bonne route. « Sanatate și Drum bun ! »

Je passe quelques jours à Timisoara, le temps de réparer ma roue, de trouver au moins deux sacoches de remplacement, le temps que la pluie s’en aille. Celui de récupérer un peu aussi, je me sens fatigué, les longues étapes, les dénivelés, la chaleur étouffante, les efforts quotidiens, tout ça a bien pompé l’énergie de mon organisme. Et la fatigue, s’ajoute à la pluie et à quelques jours de sédentarité pour me plomber un peu le moral malgré le plaisir de retrouver la Roumanie et sa cuisine que j’adore. Dès que je ne fais rien, les doutes s’installent à nouveau dans mon esprit. L’automne et l’hiver qui arrivent s’ajoutant parmi les prétextes à stresser. Objectivement tout va plutôt bien, mais parfois ça me reprend, alors je ne me repose pas assez, je m’active. Je ne récupère pas vraiment. Le dernier soir, je rencontre trois jeunes routards français avec qui je passe un bout de soirée à refaire le monde. Deux d’entre eux vont se coucher, Jeanne et moi prolongeons la discussion en attaquant frontalement un bouteille de cognac un peu sucré. Elle défini son état d’esprit et de voyage comme une « Errance Initiatique » des mots qui me parlent et rejoignent assez bien la « philosophie » Cyclopathe Brownienne. 

Le Cognac n’a pas aidé à la récupération, je repars fatigué de Timisoara, autant que j’y étais arrivé. Après à peine 33 bornes je me pose dans une petite pension et je tente d’aller m’endormir tôt après un peu de tourisme urbain. J’ai finalement décidé de passer par le Danube et les Portes de Fer, la seule région de la Roumanie dans laquelle je ne sois encore jamais passé. Il me reste un petit passage un peu montagneux avant le d’y arriver. L’extrémité sud du croissant des Carpates. 

Le soir, je peine toujours un peu à trouver mon bivouac. Non pas que les lieux propices manquent mais que je leur trouve à tous un défaut, et rares sont les endroits où je me sens suffisamment en sécurité pour planter ma tente, la fatigue de fin de journée n’aide pas évidement. Objectivement, rationnellement, c’est un peu absurde, parce qu’en général quand je le fais, quand j’ose, ça se passe plutôt bien et j’aime ça. Mais ces peurs sont tout sauf rationnelles, j’ai du mal à lâcher prise au milieu de rien. Je me suis caché avec ma tente derrière un buisson à l’abris de la piste sur laquelle doit passer au maximum une voiture toutes les heures pendant la soirée. Les bruits de la nature ne me font vraiment pas peur, plutôt au contraire, par contre le moindre véhicule qui passe me réveille et je peine à me rendormir. Je passe une nuit troublée de rêves agités. Puis quand je me lève le matin en pleine campagne, je me demande objectivement de quoi j’ai bien pu stresser. Et je suis toujours bien fatigué. 

Après deux nuits vraiment récupératrices à Oravița, je roule vers la montagne et le dernier col avant le Danube. La route s’élève doucement traversant des petits villages de plus en plus reculés. En témoigne, entre autre, l’achalendement des magasins dans lesquels on trouve de moins en moins de choix. Tous sont pourtant équipés de grandes et parfois nombreuses armoires frigorifiques estampillées aux noms de quelques brasseries ou de sodas internationaux, mais les frigos sont rarement branchés. Le plus souvent la seule prise du magasin, quand elle existe, sert au branchement du frigo qui contient les produits frais et rapidement périssables. La variété de mes repas s’en fait sentir, mais je trouve toujours au moins quelques légumes frais ou en conserve que j’accommode simplement avec des pâtes ou du riz.

La route est magnifique, et je prends vraiment plaisir à visiter ces villages éloignés de tout. Souvent les habitants viennent me poser les traditionnelles questions. « D’où viens-tu ? Où vas-tu ? Combien coûte ton vélo ? Tu n’as pas de voiture ? » Et une question nouvelle qui n’existait pas il y a quelques années « Où est la batterie de ton vélo ? ». Que je sois sans voiture, passe encore, mais sur un vélo sans assistance, je dois être dingue. La seule question compliquée restant celle du prix du vélo. Si j’annonce la valeur réelle d’achat de Grimp’tout qui corresponds à environ 10 mois de salaire d’une employée d’hôtel ici, je pourrais exciter les convoitises ou m’engendrer quelques soucis inutiles. Alors j’applique la méthode d’un cyclo rencontré à Ljubljana, Grimp’tout vaut environ un mois de salaire. Je n’ai pas vraiment menti et chacun s’en fera l’idée qu’il peut. Je retiens l’idée pour la suite, merci Stef !

Le soir, je me cherche un bivouac dans la montagne, une fois de plus c’est un peu compliqué, je fini par m’arrêter près d’une aire de pic-nic aménagée d’un petit toit et d’une clôture. Là aussi, un coté absurde, cette clôture qui donne une structure à l’espace qui m’entoure me rassure, je me sens plus en sécurité. Je dors bien malgré les réflexions engendrées par ce constat. Cela a subtilement modifié l’idée que je me fais de mon voyage. Je dépense un peu plus que prévu, parce que je m’offre des petites chambres bon marché. Mais je n’ai absolument pas envie de me forcer à l’inconfort quand j’en ai le choix. 

La journée commence par 15 km de descente jusqu’au Danube, la piste est tellement mauvaise que j’y vais tout en douceur et que je mets mon casque, cette chose que Grim’tout porte plus souvent que moi. A l’approche du fleuve, près de Moldova Veche, je m’arrête à coté d’une usine désaffectée. Je me prépare à l’idée d’un brin d’exploration du lieu. En sort, une kyrielle de petits gosses, des roms, qui viennent me demander à manger ou de l’argent. Je ne donne jamais d’argent, je ne suis jamais sûr qu’il soit finalement réellement destiné aux besoins élémentaires des mômes et pas aux clopes de leurs parents voire aux leurs. Par contre je partage mon dernier paquet de biscuits. Leur logement est effroyable de pauvreté et de délabrement. On en imagine aisément l’histoire, assez classique ici. Des roms enrichis ont récupéré l’endroit. Ils y ont fait travailler des roms plus pauvres qu’eux pour y récupérer tout ce qui était vendable, principalement les métaux. Ensuite, ils sont partis vers d’autres investissements laissant sur place les familles dans le plus terrible dénuement. Je suis toujours interpellé par les situations des roms et leur histoire est souvent troublante, loins d’être manichéenne. Victimes de racismes et de rejet de la part des populations locales, je pourrais penser, qu’entre eux, ils auraient un peu de solidarité dans leurs extrêmes pauvretés. Force m’est de constater qu’une fois de plus je suis naïf, comme partout les plus puissants profitent des plus faibles. Chez les roms comme ailleurs. 

Je néglige d’entrer dans la ville qui semble ne pas avoir trop de charme pour faire mes courses. Je vais longer le fleuve pendant plus de 120km et je suis convaincu de trouver facilement de quoi ravitailler. Selon la carte le route est importante, et touristique. Je me dis que ça va être facile. Il y a bien sûr quelques pensions aux chambres un peu chères, qui font aussi restaurant, mais tous les magasins que je rencontre sont fermés. Je grignote une Ciorba sur une terrasse, convaincu de trouver « au prochain village » de quoi me faire un vrai pic-nic. Encore fermé ! Et les villages sont distants de 10 voire 20 km. Je commence à avoir faim, très faim. Je commence à manquer de jus dans les jambes. Je la vois venir à cent à l’heure l’hypoglycémie. Ça ne m’arrive quasi jamais, mais je n’ai absolument plus rien à me mettre sous la dent. J’ai donné mes derniers biscuits aux mômes. Je repense à tous mes entrainements lors de ma période triathlon, je vais chercher des ressources dans l’expérience mais ça devient vraiment dur. Pourvu que le prochain village qui a l’air plus gros que les autres soit avant la bosse qu’annonce le GPS sur le profil de l’étape. Evidement, ce n’est pas le cas. Je ne grimpe pas, je me traîne dans la montée qui n’est ni longue ni raide mais qui me semble interminable. Je pioche vraiment dans mes réserves mentales pour tenter de faire fonctionner mes muscles épuisés. Parfois je m’arrête quelques minutes pour donner le temps à mon organisme de réguler la glycémie en allant piocher dans mes réserves abdominales qui n’ont pas encore entièrement fondu. Ça marche un peu, mais en quelques coups de pédale le sucre libéré est déjà consommé. Et je me traîne toujours. Au sommet de la côte, pas de magasin mais un bar. Rien de solide, trois sodas permettent de remonter sur le vélo pour les quelques km restants. J’arrive au village, je ne dois pas avoir bonne mine, je suis sale, épuisé avec presque 100 bornes dans les jambes, j’ai faim et mon neurone patine. Je vois un panneau « chambre » je m’arrête. On me dit qu’il n’y a rien de libre. Je m’installe devant l’épicerie pour manger enfin un peu et faire le point. La patronne de l’auberge discute avec l’épicière. Elle ne sait pas que je comprends un peu le roumain, je suis tellement sale et épuisé qu’elle n’a pas voulu me louer de chambre, elle m’a pris pour un clochard étranger. L’épicière lui montre Grimp’tout, lui explique que le suis un touriste. Une chambre se libère, le prix me convient… Ouf je vais pouvoir un peu récupérer. 

La route et ses quelques villages sont vraiment coincés entre le Danube et la frontière Serbe d’un coté et un massif montagneux qui ne semble traversé par absolument aucune voie praticable de l’autre. La vallée est splendide et le Danube impressionnant. Passer les Portes de Fer faisait partie de la « to do list » de mon voyage. Voilà qui est fait. La route malgré son classement « route importante » n’a que peu de trafic, je m’attendais à pire, c’est même plutôt agréable jusqu’à Orșova. Là, ça se corse, j’ai le choix entre une très grand-route, qui n’est pas encore une autoroute, mais qui en porte déjà le numéro, ou revenir en arrière de presque 250km pour contourner le parc national des Portes de Fer. Je pourrais aussi prendre le train pour éviter le tronçon infernal. Retourner en arrière, j’ai du mal à l’envisager, prendre le train j’y pense sérieusement mais les horaires sont relativement compliqués. Va pour la grand-route. J’hésite à remettre mon casque, je me dis que si un camion me ramasse, de toute façon il n’y changera rien… Je le mets quand même, mais surtout je règle mon rétroviseur. J’ai 30 bornes de dingue devant moi, en roulant bien 1h30 un peu stressante mais ça devrait le faire. Puis la route n’a pas l’air si terrible que ça. Et effectivement sur la première moitié du parcours jusqu’au poste de frontière Serbe, c’est « un peu tendu », mais ça passe. Je ne me fais pas trop peur et j’y prends même le plaisir de l’adrénaline, un oeil devant pour ne pas tomber sur une plaque d’égout, un oeil dans le rétroviseur pour surveiller les camions. Après le poste frontière ça se corse sérieusement, la circulation est maintenant infernale. Mais je suis dans la nasse, pas d’autre choix là que de continuer le plus vite et le plus prudemment possible. Je repense à cette citation dont j’ai oublié l’origine mais que j’ai un jour notée dans le bloc note de mon téléphone. « C’est fabuleux une vie en équilibre, une vie sur un vélo frôlé par les fous ». Je suis à Drobeta-Turnu-Severin, et je me suis offert une journée d’écriture…
A suivre…

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