Dans le Delta du Danube (RO)

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Certain.e.s d’entre vous m’ayant fait part de leurs difficultés à lire le texte en blanc sur fond noir, j’ai ajouté un document PDF en noir sur fond blanc pour leur faciliter la lecture. Fichier à charger.

Il y a 6 mois, au début de l’hiver, j’abandonnais Grimp’tout chez des amis dans le Delta du Danube, la météo, le vent, le ciel maussade, les paysages monotones des terres agricoles nues m’avaient fait craquer moralement. Je n’avais pas à l’époque publié mes derniers récits, ceux ci resteront donc inédits jusqu’à ce que tout ça se retrouve, je l’espère, sous forme d’un livre à mon retour.

Je suis donc venu rechercher mon vélo et mon matériel pour un nouveau départ sur les route de l’orient. Sur Facebook, j’ai rencontré Anna, une fusée terrestre et bretonne à pédale, qui réalise un tour d’Europe et dont l’arrivée dans le Delta devrait coïncider avec la mienne. (https://www.beautifulride29.com/) L’occasion d’une très belle rencontre, et de passer de très bons moments. Mais aussi de partager mes premiers jours de voyages et de moins subir les doutes qui les accompagnent. Je ne suis pas du tout parti dans le même état d’esprit que l’année passée. J’étais parti avec l’espoir que le voyage guérisse la dépression de compétition qui me plombait la vie. Cette année je vais nettement mieux et je pars parce que j’en ai envie, mais aussi le cœur partagé par l’idée de rester, de créer à la maison mon potager, mon poulailler, peut être même d’élever des lapins et des abeilles, avec l’objectif de m’approcher d’une autonomie alimentaire, fût-elle partielle. Le besoin absolu de prendre la route qui dominait mes sentiments il y a 12 mois n’est plus le même, je suis parti parce que je sais que si je ne le faisais pas, je le regretterais un jour. Je suis parti parce que j’en avais envie.

Anna et moi arrivons donc le même jour à Tulcea, la petit ville portuaire qui marque l’entrée du Delta, depuis deux mois je suis sa route de loin sur Internet et je ne doute pas trop de cette rencontre. Pourtant le destin a failli en décider autrement. Au milieu de matinée j’envoie un message avec un lieu de rendez-vous et une heure approximative. En fin de journée je suis comme convenu devant l’hôtel Egreta, j’attends de voir arriver son vélo reconnaissable de loin grâce à ses sacoches rouges. Le temps passe, personne, je m’ennuie un peu, je m’inquiète aussi, en attendant et surtout m’étant levé très tôt j’ai envie d’une petite sieste. Exceptionnellement je mets mon téléphone en « mode sonore » et je vais me coucher une bonne heure, quand je m’éveille, toujours pas de message. Je suis vraiment inquiet. Je quitte ma chambre, je prends l’ascenseur, j’arrive à la réception. Anna est là ! Tentant d’expliquer à la réceptionniste qui n’est pas la même que celle qui m’a accueilli, qu’elle cherche un belge prénommé Arnaud. Elle n’a plus son téléphone, elle se l’est fait voler quelques minutes après avoir reçu mon message. Nous sommes tous les deux soulagés de nous retrouver, et nous partons fêter son anniversaire au restaurant.

Nous prenons ensemble le bateau vers Crişan où nous établissons le camps de base chez mes amis Petre et Caroline qui y ont une pension de rêve au centre de la réserve naturelle (https://www.ecoturismdelta.ro/) et grâce à qui Grimp’tout a passé l’hiver en sécurité. De là nous partons en Canoë pour une première expédition ornithologique relativement courte, le vent assez fort complique énormément la navigation et le pilotage du canoë, cela ne nous empêche pas d’en profiter pleinement et d’observer calmement nos premiers oiseaux. Le lendemain, c’est en bateau « minibus » que nous prenons la route vers Sulina, une petite ville aux charmes désuets qui marque l’embouchure du bras principal du Danube. Symboliquement, nous rejoignons à pied la plage afin de marquer le passage au bout de l’Europe, point à partir duquel Anna va reprendre la route vers sa Bretagne et sa famille qui commencent doucement à lui manquer.

Nous avons la chance d’assister dans l’église à une cérémonie qui marque les 6 mois de deuil d’une jeune femme. Moi qui suis, depuis que je les ai découverts, passionné par les rites funéraires roumains, je suis aux anges. J’entre dans l’église au moment où tous les membres de l’assistance font une chaîne d’union autour d’une table garnie d’une profusion de nourritures et de boissons. Se mêlent dans la cérémonie un ensemble de symboles chrétiens mais aussi païens qui me touchent. L’ensemble de la nourriture et des boissons est partagé avec l’assistance et nous recevons chacun notre petit viatique constitué d’une boisson, d’un fruit, d’un morceau de brioche béni de vin et de deux œufs dur teints en rouge. Ces derniers, omniprésents dans les rites funéraires, font partie des symboles qui me marquent particulièrement, ils symbolise la vie et la (re)naissance de la disparue et son accession progressive au statut d’ancêtre dans l’esprit des vivants. N’est-ce point le but du deuil que d’accorder aux disparu une nouvelle place différente de celle qu’ils occupaient avant, dans la vie des vivants ? Ces cérémonies de commémoration qui marquent pendant longtemps les étapes du deuil (jusque 7 ans dans certaines régions), me semblent riches et intéressantes, elles mélange rites chrétiens et coutumes païennes, c’est passionnant. Tout ça a disparu de nos régions et je pense que nous avons tord, dans nos sociétés modernes, de nous imposer des deuils express. Je pourrais m’étendre longuement sur le sujet, certains de mes lecteurs le savent. Évidement nous commettons un petit impair en ne prononçant pas la formule rituelle, « bogdaproste » (que Dieu vous bénisse pour cela), quand nous recevons notre petit présent, mais personne ne nous en tient rigueur, nous sommes étrangers et ne pouvons pas savoir. Ce qui frappe aussi les occidentaux que nous sommes, surtout Anna, moi je commence à avoir l’habitude, c’est que les portes de l’église étaient ouvertes pendant la cérémonie et que l’accueil de l’étranger de passage fait partie des rites. On imagine mal chez nous inviter un passant à se joindre à la famille et aux proches lors d’une cérémonie de deuil, ici c’est chose courante et traditionnelle même pour les funérailles elles mêmes.

De retour à Crişan, le vent s’étant calmé, nous décidons d’une longue expédition en canoë par les lacs et canaux, un véritable régal pour les yeux, tant au point de vue des paysages que des oiseaux et des batraciens que nous avons l’occasion d’observer. Anna a quelques connaissances fort sérieuses en ornithologie et je profite vraiment de ses compétences pour reconnaître les espèces que je ne connais pas. J’en ajoute de nombreuses à ma déjà très longue liste observée dans la région. Le soir nous partons avec un groupe franco-belge de naturalistes avertis pour tenter une observation nocturne du chacal doré, endémique ici. Mais le chacal la joue timide, il n’est pas là. Nous tentons de l’appeler en simulant son cri, il nous répond de loin mais ne se montre pas, ce sera pour une autre fois.

Anna commence à avoir envie de reprendre la route du retour vers sa Bretagne, moi j’ai envie de prolonger encore quelques jours dans le delta que j’ai toujours du mal à quitter tellement je l’aime. Je m’organise une petite expédition dans le village de Mila 23 ainsi nommé parce qu’il marquait le 23ème mile nautique depuis l’embouchure sur l’ancien bras remplacé par le canal principal de Sulina. J’ai un énorme faible pour ce petit bout du monde, peuplé en grande partie de Lipovène, de « vieux croyants » orthodoxe, qui ont fuit la réforme du patriarche Nikon en Russie au XVIIeS. Les rues exclusivement piétonnes, où le temps semble suspendu, donnent à cet endroit un air de petit paradis et de sérénité, +tout ce dont j’ai besoin en ce début de route. Je passe une longue journée à flâner calmement avant de revenir une dernière fois chez Caroline et Petre et « d’enfin » prendre ma route à vélo.

Je prends le bateau avec Grimp’tout pour Sulina, grâce à quelques contact sur des groupes de voyageurs et une exploration approfondie des cartes topographiques locales, j’ai repéré deux pistes que j’ai envie de parcourir, il semble que ce soit tout à fait possible même si les locaux me traitent de doux dingue. Pour l’occasion j’apprends un nouveau mot, qui revient continuellement quand j’annonce mes intentions de parcours, « nisip », le sable, apparemment omniprésent sur les pistes. Sur le bateau, un habitant du cru m’offre deux petites bouteilles de vin et un morceau de gâteau au chocolat pour me donner des forces. D’un point de vue œnologique, ça ne casse pas trois pattes à un pélican, je décide de garder mon vin pour la cuisine d’un risotto au bivouac. A Sulina, j’embarque vélo et bagages dans une petite barque pour traverser le fleuve et rejoindre la première des deux pistes en direction de Letea qui se trouve sur des dunes perdues au milieu de rien, encore un endroit hors du temps que j’aime. La piste est bonne, au début au moins, pleine de trous certes, mais relativement roulante, je pars en douceur. Mes muscles qui n’ont plus roulé depuis presque 6 mois sont un peu raides mais la beauté du paysage et les nombreux oiseaux qui m’entourent me le font oublier. Au fur et à mesure que j’avance, la piste se dégrade et devient de plus en plus cahotante, j’alterne entre passages de « tôle ondulée » et mares de sable sur lesquelles je suis contraint de pousser Grimp’tout en marchant. Dans le village de Letea, la piste de sable mou empêche complètement le déplacement en deux roues, je pousse, c’est plus dur que pédaler mais je suis arrivé. Le delta est une réserve naturelle et les bivouacs n’y sont, logiquement pas tolérés en dehors des villages (les amendes sont sévères même pour une bourse occidentale), je plante ma tente près du canal en bordure du village avec la « bénédiction » de la voisine qui vient m’offrir une bière fraîche.

L’après midi, je vais me promener à pied dans une des dernières forêts primaires d’Europe, c’est sublime, même si la marche dans le sable est un peu fatigante. En Europe, par forêt primaire, il ne faut pas comprendre « forêt dans laquelle la main de l’homme n’a jamais mis le pied ». Il est évident que l’homme l’exploite un peu, pour du bois de chauffage, pour chasser, pour prélever quelques chevaux sauvages et les domestiquer. Mais la forêt n’a jamais été cultivée et se reproduit depuis toujours de façon totalement naturelle, l’endroit vaut le voyage. Seul une petite partie de la réserve est accessible aux touristes qui d’ailleurs la visitent le plus souvent trop vite en charrette, voir pire, en vieux 4*4 aménagé de banquettes. Je prends mon temps, je profite de cet endroit merveilleux à pied. Même ici, le tourisme rapide commence à faire des dégâts.

Je fais exception à mes « principes » de voyage de ne jamais prendre deux fois la même route, je n’ai pas le choix, Letea est un cul de sac et je retourne vers Sulina par la piste qui me parait plus dure que la veille, le vent, la fatigue et le manque d’entraînement se font sentir. Mes muscles ont besoin de récupérer un peu avant d’attaquer la piste suivante. Je loge chez l’habitant et je mange un des meilleurs borş de peste, soupe traditionnelle de poisson, que j’ai goûté. Le postage est servi avec un Mujdei de Usturoi, une émulsion d’ail au sel et à l’huile de tournesol, un véritable régal. J’assiste et participe un peu, à la préparation de conserves de poissons (Alose et Anchois). L’alose me rappelle quelques préparations de hareng que j’ai pu goûter sur la mer Baltique, bon et intéressant, je prends des notes et goûte à toutes les étapes. Mes hôtes tiennent aussi à me faire découvrir les musiques roumaines, un hit parade que même shazam ne reconnaît que très rarement, ça n’est pas ce que je préfère, mais ça fait partie de voyage. Heureusement quelques morceaux de Gheorghe Zamfir à la flûte de pan viennent apaiser mes oreilles fatiguées, ça je connais.

Je quitte Sulina assez tôt le matin en direction de Sfantu Gheorghe, à l’exception d’une cyclote qui l’a déjà parcourue et m’en a donné l’envie via FB, tout le monde insiste pour tenter de me convaincre que la piste n’est pas praticable. « Nisip, nisip nisip ! » Mon hôte me donne même son numéro de téléphone pour que je l’appelle quand je serai bloqué, il viendra me chercher avec son vieux minibus. Il n’y a qu’un peu moins de 35km, je sais que je passerai mais n’ai aucune idée du temps que ça me prendra. Contre toute attente, et à l’encontre d’un grand principe des cyclo-voyageurs qui veut que « si tu as le vent dans le dos, fais demi-tour tu t’es trompé de route », je suis aidé d’une légère brise bien agréable et ça roule bien, la piste n’est pas si mauvaise qu’attendu et traverse des paysages magnifiques. Des oiseaux, encore des oiseaux, je ne m’en lasse pas, quelques chevaux sauvages et j’ai même la chance d’apercevoir en plein jour et à découvert, un chacal doré qui fuit au bruit que fait Grimp’tout. Superbe vision malheureusement trop furtive.

Je passe à côté de nombreux troupeaux souvent maigrichons qui paissent parmi les roseaux, l’élevage ici n’a rien d’intensif et les animaux se nourrissent de ce qu’ils trouvent. Un taureau, passablement énervé, semble assez peu disposé à me laisser passer près de « son » troupeau réparti des deux côté du canal. Il frappe du pied, il s’énerve, il souffle, heureusement l’eau nous sépare et le temps qu’il traverse je sais que je pourrais être loin, je ne suis pas à l’aise pour autant. Je passe aussi près de très nombreux chevaux sauvages, j’ai peur des chevaux, mais heureusement eux aussi ont peur de moi et s’éloignent à mon approche.

J’ai pris, très (trop) tôt ce matin, le bateau public de Sfantu Gheorghes vers Mahmudia ou je rejoins la terre ferme et le bitume pour prendre la route direction la Bulgarie puis Istanbul.

A suivre….

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